À deux heures de l’après-midi, je me mets en campagne. Je viens de croquer une timbale de macaroni rudement fameux ; de quoi s’embaucher dans une usine de pâtes alimentaires jusqu’au Jugement dernier. Et je me sens d’attaque.
Moi, rien qu’à la pensée qu’il y a dans la Ville Éternelle une tripotée de zouaves qui rêvent de se faire une descente de lit avec ma peau, je me sens fringant comme une pouliche à qui on aurait fait boire du champagne. Je passe à mon hôtel et j’ai la satisfaction d’y trouver la photo de Tacaba. Je dois reconnaître que le photographe possède à fond son métier, car il a su donner au visage du gorille ce qui, avec la beauté, lui fait présentement le plus défaut : la vie. J’enfouis l’image dans mon portefeuille et je me donne le signal du départ. Direction ? La place Victor-Emmanuel-II.
Je ne me caille pas trop le sang pour dénicher le café où Luigi prétend avoir aperçu Tacaba. C’est un petit coin d’apparence honnête. Imaginez une grande salle tapissée de rouge, à l’entrée de laquelle pend un rideau de perles. Il n’y a personne à ces heures, excepté le patron, une espèce d’hippopotame plus gras qu’une soupe au fromage et qui dort sur son ventre comme sur un édredon.
J’ai beau tousser, il ne se réveille pas ; il doit avoir des aptitudes solides pour la sieste.
Je me décide à crier un bon coup.
— Hep ! signore !
Mais il ne bronche pas. Je m’apprête à le héler à nouveau, lorsque j’aperçois quelque chose qui dépasse de sa veste, en haut du dos. Ce quelque chose n’est autre que le manche d’un poignard. Je touche le front du bistroquet, il est froid comme une glace à la vanille. Je pousse le juron le plus volumineux qu’on a jamais balancé à cinq cents mètres du Vatican. Si je tenais le crocodile galeux qui a délivré au gros homme une carte d’abonnement pour le purgatoire, je crois que je lui cognerais dessus jusqu’à ce qu’à côté de lui une limande paraisse plus épaisse qu’un canot pneumatique.
Je passe dans l’arrière-salle : personne.
Le mieux est de prévenir la police, mais il me vient une autre idée. Je sors sur le trottoir et je fais signe à un sciuscia. Le gamin se précipite sur moi. Réunissant tout ce que je possède d’italien, j’essaie de lui expliquer ce que j’attends de lui. Néanmoins, quoiqu’il me semble assez déluré, il ne comprend rien à mon charabia. Tout à coup le gosse a une idée de génie :
— Do you speak English ? me demande-t-il.