Je lâche tout et je vais me promener dans le cirage.

CHAPITRE IV

Il était un petit navire

J’ouvre les yeux ; sous mon cuir chevelu un moteur d’avion se déclenche aussitôt et alors que je me dépêche de rebaisser mes stores. Dans le noir, ça va mieux, je suis en tête à tête avec ma souffrance et on s’explique plus aisément à deux.

J’ai en outre un mal de cœur qui n’est pas piqué des mites ; à croire que j’ai avalé un baquet de saumure. Ma langue est enflée et on a dû me trépaner depuis peu car mon couvercle n’est pas solide du tout.

Je prends mon élan et je rouvre mes mirettes. Il se produit à l’intérieur de mon cerveau un feu d’artifice miniature. Ma parole, je dois être saoul car je sens le plancher — je suis étendu à même un parquet ciré — qui se taille en avant. Ma lucidité est allée passer le week-end sur les bords de la Seine parce que mon intelligence n’est pas plus développée que celle d’une pince-monseigneur. Si vous remplissiez de choucroute un casque de scaphandrier, vous obtiendriez à peu près ma tête du moment.

La seule chose que je comprenne un peu, c’est que je vis et ça m’épate bougrement. J’essaie de me souvenir ; des images surgissent du brouillard étincelant dans lequel je me trouve plongé. Je revois une binette à barbiche : celle du comte Sforza, puis des cheveux blonds et mon sens olfactif reprenant le dessus, j’évoque un parfum d’une extraordinaire subtilité. Voilà que ma mémoire se remet à fonctionner : je me souviens de la belle gosse que je tenais solidement arrimée au plancher et je me souviens — j’ai de bonnes raisons pour cela — du gnon phénoménal que j’ai reçu derrière le crâne. Pour résister au choc de cet aérolithe, il ne faut pas avoir la boîte crânienne en sucre vanillé, je vous le promets.

Sûr et certain que pendant que je m’apprêtais à filer une fessée à la souris qui venait de me tirer dessus, un de ses complices chargé de faire le 22 s’est amené avec une matraque. Et qu’est-ce qu’il m’a octroyé comme ration d’oubli, le frangin ! J’ai bien failli ne plus jamais me souvenir ni de mon nom, ni du traité de Westphalie. Enfin, l’essentiel est que je m’en sois tiré, du moins provisoirement.

À grand-peine, je me mets sur mon séant. C’est un exercice des plus périlleux, car de nouveau voilà le parquet me servant de dodo qui plonge. J’ai saisi. Ces tordus-là m’ont kidnappé et ils m’ont embarqué sur un bateau. Il n’y a pas d’erreur, si ce n’est pas dans la cabine d’un yacht, que je me trouve, c’est à l’Académie française. Du reste, ça sent la mer par là. Un jour bleu, bourré de soleil passe par un hublot. Il y a des chouettes meubles en pitchpin, fixés après les cloisons. Souvenez-vous que ce bateau est tout ce qu’il y a de mheûmheû.

Je repère une couchette d’aspect confortable et je m’y traîne. Ouf ! Je me rends compte seulement maintenant à quel point je suis endolori. Et puis, zut, j’en ai ma claque de ce métier… Quand je pense que le monde est plein de zigotos qui sont, à la même minute, en train de se faire des cocottes en papier dans les ministères, de pêcher sur les bords de la Marne ou bien d’expliquer à des chouettes poupées ce que le Créateur avait derrière la tête lorsqu’il a conçu et réalisé les dames et les messieurs, je me sens plein de vague à l’âme. Et je donnerais bien dix ans de la vie du président Truman contre une vieille paire de fixe-chaussettes pour être un de ces types dont je vous parle. Parce qu’il n’y a pas besoin d’avoir le nez creux pour deviner que les ennuis ne font que commencer. Surtout que je n’aime pas beaucoup les bateaux pour l’excellente raison qu’ils sont entourés de flotte de tous les côtés, ce qui rend les évasions plus périlleuses, n’est-ce pas ?