— Écoutez, ma merveille, peut-être bien que je suis le roi de Yougoslavie et peut-être bien aussi que je suis un gars de Belleville, ça n’a pas grande importance, ce qui importe, c’est qui vous êtes, vous, et ce que vous venez fiche derrière le comptoir de feu ce brave homme.

Elle ne répond rien. Cette gamine possède des yeux pervenche et elle s’en sert pour admirer mon anatomie. Elle me regarde avec avidité comme si elle voulait pouvoir se souvenir de plus petit grain de beauté qui enrichit mon visage intelligent.

— C’est entendu, lui dis-je, je ressemble à Jean Gabin, mais ça n’est pas une raison pour me dévorer de cette façon. Vous savez, je ne suis pas un type tellement comestible au fond.

Elle ne répond toujours rien. Nous demeurons chacun d’un côté du comptoir à nous observer. Le silence est tel qu’on entendait sauter un bouton de jarretelle dans un cinéma.

Soudain, il se produit quelque chose et j’avoue que j’en reste baba : trois coups de feu claquent, bien posément, pour qu’on ait le temps de les compter. La mômette blonde a biché un canon, je ne sais pas où, et elle me distribue sa quincaillerie à travers le comptoir avec un beau sang-froid. Ses yeux ne cillent pas. Elle a l’air absolument ravie. Pour être franc, je n’ai jamais rencontré une gnère comme celle-là. Est-ce que ça vous est arrivé à vous d’utiliser une fraction de seconde pour envisager une situation et prendre une décision ? Moi, je n’en suis pas à mon coup d’essai, pourtant, je l’avoue, jamais je n’ai été aussi rapide que cette fois. Ce qui me vient subito à la pensée c’est la remarque suivante : comment se fait-il que les balles de la sirène blonde ne m’atteignent pas ? D’après un rapide calcul de balistique, j’aurais dû les prendre dans l’estomac. Je trouve aussitôt l’explication du mystère : entre le comptoir et moi se trouve le décujus. D’où elle se tient, la môme ne se rend pas compte de la position exacte du cadavre, heureusement pour le bide de San Antonio, si bien que les trois balles ont été interceptées par le bistroquet qui, décidément, est de plus en plus mort. Si j’ai l’air sain et sauf, la donzelle va lever peut-être son mortier et j’en choperai une ou deux dans le museau avant d’avoir eu le temps de sortir mon arsenal. Je vous le redis, toutes ces réflexions, longues à écrire, je me les fais en l’espace d’un éclair. Chez moi, l’instinct commande plus vite que la raison, je prends la physionomie surprise du gars qui ne s’attendait pas à ce petit tour de société. Puis mon visage se convulse comme sous le coup d’une grosse souffrance, je pousse un hoquet d’agonie, tout ce qu’il y a de bien imité et je m’écroule d’une façon spectaculaire. Je suis très satisfait de cette chute-là, si le directeur de la Comédie-Française me voyait, il m’embaucherait tout de suite.

J’entends la môme qui ricane. Elle rengaine son feu. Je la surveille du coin de l’œil ; savez-vous où cette femelle planque son joujou ? Dans son sac à main qui est truqué. Elle n’a pas besoin d’ouvrir ce dernier pour en extraire son arme, il lui suffit d’appuyer sur le fermoir et le flingue jaillit par l’extrémité du sac. Je ne sais pas le nom de l’ahuri qui a inventé ce truc-là, mais je voudrais bien le connaître pour lui dire ma façon de penser.

La môme blonde passe à côté de moi. Elle ne paraît pas le moins du monde incommodée par ces deux cadavres superposés ; c’est le genre de fillette qui se taperait un sandwich assise sur le cercueil de son grand-père. Elle pousse même le sadisme jusqu’à me décocher un coup de tatane dans les côtes. Je décide de jouer ma petite scène pour noces et banquets. Prompt comme la foudre, je lui attrape le pied et la fais basculer à mes côtés. D’un coup de genou, j’éloigne son sac à main. Je la maintiens plaquée solidement contre le parquet.

— Alors, ma chérie, lui dis-je, à mon tour de donner les cartes, que dis-tu de ça ?

J’entends bouger le rideau de perles de l’entrée. Je pense : « Tiens, voilà sans doute Sorrenti. » Je ne vais pas plus loin dans mes estimations, car j’ai l’impression que mon crâne vole en éclats.

Moi, je vous le garantis : le type qui vient de m’administrer ce coup de matraque peut se faire signer un contrat de travail à la Villette. Et il peut aussi allonger mon blaze comme référence.