Ayant dit, je siffle mon glass. Cette fois je commande un armagnac afin de varier les plaisirs. Et je ne suis pas plus déçu par l’armagnac que par la fine Martel. Cette boîte est peut-être pourrie de repris de justice, mais elle soigne sa cave. Surtout n’allez pas croire que les alcools que je distille risquent de me faire virer le dôme, parce que vous auriez tort. Si vous vouliez m’offrir une biture, vous pourriez aller retirer toutes vos économies à la Caisse d’Épargne, et vous faire plongeur dans un restaurant pendant trente-quatre ans pour finir de régler la note.
Je pense qu’il n’est pas minuit et que j’ai encore deux heures à m’expédier des petits verres dans le portrait, si je ne veux pas perdre de vue mon zigoto. Alors, histoire de tuer le temps, je fais pirouetter mon tabouret du côté de la belle môme qui est là.
J’attaque en essayant mon sourire à la Clark Gable.
— Vous avez l’air de broyer du noir, ma jolie !
— Oh ! ça va, fait-elle d’un ton rogue, moulez-moi.
La moutarde me monte au nez. Je pense à une gosseline que j’ai connue autrefois à Venise. Elle avait essayé de me traiter comme le dernier des cireurs de bottes, mais ça ne lui avait pas porté chance, parce que San Antonio n’a pas bon caractère lorsqu’on l’énerve.
Je souris en pensant à cette histoire. La belle blonde m’examine et me demande d’un ton mauvais si, par hasard, je ne me moque pas d’elle. Pour la distraire, je lui raconte les trucs malsains qui sont arrivés à la Vénitienne. Elle ne trouve pas l’allusion à sa convenance et se met en rogne.
Voilà qu’à cet instant un grand type qui discutait à une table voisine, s’approche, attiré par les éclats de voix.
Il est en smoking et sa tête ne me revient pas. Je crois même qu’elle ne reviendrait qu’à Deibler, si Deibler était encore là.
— Qu’est-ce qui se passe ? demande-t-il.