— Alors, prenons la voiture ; mais nous la planquerons dans les environs ; avec ce paquebot, nous manquons de discrétion.
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Il Capitello est une boîte sélecte, vous n’ignorez pas ces endroits-là ont pour règle de créer un décor, une ambiance exotiques ou du moins pittoresques. Il Capitello, Jeannine me l’explique, veut dire « le chapiteau » et les directeurs de la tôle se sont inspirés du cirque. Au milieu de la salle, la piste de danse ressemble à celle d’un cirque, tout autour les tables sont étagées en gradins. Les musiciens sont juchés sur une estrade ; ils sont vêtus d’uniformes chamarrés, couverts de brandebourgs et d’épaulettes dorés, mais le plus rigolo, c’est la valetaille, les garçons et les maîtres d’hôtel sont sapés en clown, en dompteur, en Monsieur Loyal, en athlète. Il y a même un petit brun à moustaches de jeune premier qui sert la clientèle vêtu d’une peau de panthère. J’ai vu pas mal de trous de ce genre, mais je reconnais que celui-ci vaut le coup d’œil.
Les clients sont des mecs pourris de pognon, ce sont ceux auxquels les neuf dixièmes du peuple italien ouvrent les portières en rêvant de leur racler la plante des pieds avec des tessons de bouteille.
— Si je pensais que le jour de la mort de mon frère j’irais dans un cabaret dansant…, soupire Jeannine.
— Rentrez à l’hôtel, il en est temps encore, fais-je agacé car je me concentre sur le travail et chez moi, le boulot c’est tellement dominant qu’on pourrait, pendant que je suis en chasse, me faucher mon slip sans que je m’en aperçoive.
— Ne me rudoyez pas, murmure-t-elle, commissaire, je m’excuse, mais… vous comprenez ?
— C’est moi qui suis une grosse brute, dis-je, en passant mon bras sous le sien. En ce moment, j’ai l’âme d’un léopard.
— Tant mieux.
Nous nous laissons guider par un gars vêtu en Pierrot, à une table située en dessous des musicos. Ça tombe bien, c’est pour nous la plus chouette gâche, car de cet endroit, on n’est pas en vue et on peut reluquer tout ce qui se passe dans le cirque.