Je commande du champagne. Faut ce qu’il faut. Je bois à la mémoire du pauvre consul ; d’autant plus volontiers que c’était un brave garçon et que le champagne est fameux. Jeannine trempe ses lèvres dans sa flûte ; elle recommence toutes les fois que je le lui ordonne. Ce qui m’indique que, le cas échéant, elle sait se montrer disciplinée.
Nous sommes là depuis un moment lorsque mon système circulatoire se paralyse ; voici que Bruno fait son entrée à Il Capitello. Il est accompagné d’un couple de copains : une belle rousse assez vulgaire et un bonhomme qui a eu des pékinois et des ours bruns parmi ses aïeux. Décidément, les tuyaux de Sorrenti ne sont pas percés. Si un jour je deviens dictateur, sûr et certain que je l’embaucherai comme chef de ma Gestapo.
Je me dissimule de mon mieux et je réfléchis. Ma matière grise se met en mouvement. Tout à coup je torche ma flûte et je prends dans la mienne la main que Jeannine laisse traîner sur la nappe.
— Dites-moi franchement, petite, avez-vous les nerfs solides ?
— Mon Dieu, jusqu’ici, ça n’a pas trop mal marché.
— Vous sentez-vous capable de vous maîtriser ?
— Oui.
— Alors, penchez-vous un peu, apercevez-vous, à la table qui se trouve sous le projecteur, ce bel éphèbe brun aux côtés d’une femme rousse ?
— Je le vois très bien.
— C’est l’assassin de Gaétan.