Je file à mon hôtel. Je grimpe dans ma chambre et je m’abats dans un fauteuil. À ce moment, je sens que mes reins sont mouillés et je m’informe : une balle a crevé le petit flask de vulnéraire que je trimbale dans ma poche-revolver en cas de besoin ; comme quoi il est parfois bon de ne pas appartenir à la ligue anti-alcoolique. Par association d’idées, je découvre qu’un coup de raide serait le bienvenu et je fais un sort à la bouteille de cognac que j’avais laissée sur la tablette du lavabo. Après quoi, je m’invite à réfléchir. Le Colorado-Bar, ou plutôt certains de ses familiers, en connaissent plus long sur l’histoire du cadavre enterré dans la rue que sur la géométrie dans l’espace.

La preuve, c’est qu’ils m’ont identifié d’emblée et qu’ils ne tiennent pas à ce que je continue d’utiliser ma carte d’alimentation. Leur petite séance d’arquebuse à répétition en est la meilleure preuve. Seulement, comme je me doute que ce n’est pas leur petit doigt qui les a affranchis sur mon compte, il faut convenir que quelqu’un a parlé. Ce quelqu’un ce n’est pas non plus le Chinois car le pauvre vieux vient de se faire transformer en passoire. Non, le barman était réglo malgré ses yeux de chat de luxe. Alors ? Alors, je me souviens que la môme Julia se trouvait accoudée au comptoir lorsque je suis revenu du téléphone… Et je me souviens aussi qu’après son départ du Colorado, cette engelure de Batavia a reçu une communication… Ça se tient… Je regarde ma montre, elle indique trois heures… Sûrement que les tueurs de l’auto croient m’avoir rayé des listes électorales. Ça ne serait peut-être pas tellement idiot de profiter de cette confusion… Félicie m’a toujours dit que les beignets aux pommes doivent se manger très chauds… Je descends au bureau de l’hôtel et je réveille le veilleur de nuit. C’est un vieux croquant. Je fais tellement de raffut qu’il croit qu’on va flanquer le feu à la gare Saint-Charles. Comme il s’apprête à rouspéter, je lui file cent balles et je lui demande où se trouve le téléphone. Je m’aperçois que c’est un zèbre qui a de l’éducation. Il empoche mon fric et me conduit dans un petit salon où se trouve l’appareil de mes rêves. Je bondis dessus et je sonne la préfecture. C’est Baudron qui me répond. Quel brave type ! Je lui raconte en deux mots le coup de la mitraillade et je lui dis de me mettre le corps du Chinois au frais. Il me répond qu’il s’en charge.

— Ça colle, dis-je, maintenant, mon petit, dès que vous aurez passé vos instructions, rappliquez dare-dare à mon hôtel en voiture, en compagnie de deux ou trois costauds. Lorsque je sortirai, suivez-moi à distance, mine de rien. Quand j’entrerai quelque part, planquez-vous et attendez-moi vingt minutes, au bout de ce temps, si je n’ai pas reparu, faites donner le dernier carré.

Décidément, ce Baudron c’est pas un idiot. Il me dit qu’il a tout saisi et je me sens tranquille comme Baptiste.

*

Maintenant, la nuit est noire comme une bonbonne d’encre de Chine. Je sors de l’hôtel et je hèle un taxi. Le chauffeur me dit qu’il ne peut pas me conduire au Roucas-Blanc, because il rentre se coucher. Mais ce sont des balivernes, je brandis une liasse de biffetons et il se déclare prêt à m’emmener jusqu’aux Indes.

En un quart d’heure, nous arrivons devant la crèche de la môme Julia. C’est une petite villa à tyrolienne jaune. Je dis au conducteur de m’attendre et je regarde derrière moi. Je vois une paire de phares qui s’éteignent à cinquante mètres ; c’est bon signe. Baudron est là avec ses forts des Halles. J’escalade la grille et je saute dans un massif de bégonias à moins que ce ne soit des glaïeuls. Heureusement pour mon pantalon, il n’y a pas de clebs méchants dans le secteur. En toute tranquillité, je me dirige vers la porte d’entrée.

Après une seconde de réflexion, je sonne ; ceci fait, je cours me planquer à l’ombre d’un petit hangar par mesure de prudence, et là, quelle n’est pas ma surprise d’entendre roucouler des pigeons. Décidément je suis sur la bonne piste. Je sors mon 7,65 à crosse de nacre de ma poche et j’attends…

Quelques minutes se passent, enfin une lumière s’allume et la porte s’ouvre. Dans l’encadrement, je découvre Julia en robe de chambre. Mince alors ! Vous parlez d’une vision ! Ses cheveux dénoués ruissellent sur ses épaules. On dirait une sainte de vitrail.

— Qui est là ? demande-t-elle d’une petite voix mal assurée.