Ça a commencé comme d’habitude : je dormais. Je ne sais pas si vous êtes comme moi, mais je trouve qu’à part la bombe atomique, on n’a jamais rien inventé de mieux que le lit.
J’étais en train de rêver que le shah de Perse me faisait visiter sa basse-cour, ou je ne sais pas quoi de rigolo, quand voilà Félicie qui me réveille. Félicie, pour tout vous expliquer, c’est ma mère. Une bonne vieille, pas du tout le genre ruine, mais pas non plus la tête de Lady qu’on voit sur les bouteilles de Marie Brizard. Une tête de chic vieille maman de chez nous, vous voyez ce que je veux dire ?
Elle a un coup particulier pour m’appeler lorsque j’en écrase. Elle toussote et éternue comme une souris. Boum ! J’ouvre les yeux. Il fait grand jour. Tout de suite, je me dis que c’est au poil et que je vais pouvoir faire ma partie de pêche sur les bords de la Seine. Et puis ma matière grise démarre à cent à l’heure et je comprends que si Félicie m’a réveillé, c’est pas pour me raconter que la chatte de la laitière a fait des petits.
Dans ce métier il faut s’attendre à tout. Vous rentrez de mission, vous croyez tirer quelques jours au vert, dans votre pavillon de Neuilly, et puis voilà qu’un motard rapplique avec une enveloppe bleue dans les doigts. Je regarde les mains de Félicie et justement, j’aperçois une enveloppe bleue. Je me mets en rogne. Alors quoi, il n’y a plus moyen de tirer douze heures consécutives sous les plumes ! Félicie baisse la tête comme si c’était sa faute. Elle qui devait me faire une quiche lorraine pour le repas de midi…
J’ouvre le message. Le chef m’ordonne de filer illico à Marseille pour m’occuper d’une affaire bien gratinée qui est peut-être plus de notre ressort que de celui de la Sûreté. Je dis à Félicie de me préparer une petite valise, je décroche le téléphone et je demande Orly. Un gars de l’aéroport me répond que l’avion pour Marseille va partir dans une heure, mais qu’il est complet. Alors, je lui chuchote quelques mots magiques et je l’entends qui se met au garde-à-vous. Il me dit que ça colle et que je peux amener mes cent quatre-vingts livres dans son Dakota. Une heure ! Je m’habille si vite que Frégoli à côté de moi est un paralytique. J’avale une tasse de thé-citron. J’embrasse Félicie qui, comme chaque fois, me recommande de faire attention à son fils unique et je saute dans ma traction.
Quand je suis au volant de ma bagnole, vous pouvez être assurés qu’un météore ne va pas plus vite que moi.
Il faut me voir traverser Paris !
Pour commencer, j’écrase le champignon jusqu’à ce que l’aiguille du compteur de vitesse aille se mettre sur le cent vingt et n’en bouge plus. Je traverse la ville à l’allure des pompiers lorsqu’il y a le feu chez le président de la République ; les flics sifflent tellement qu’on se croirait à un examen de garçons laitiers. Mais vous pensez si je m’en balance…
En passant à la porte d’Italie, je manque aplatir un cantonnier et je l’entends qui me crie sa façon de penser sur les types qui prennent les avenues de Paname pour la piste de Montlhéry. Je rigole un bon coup et je continue à enfoncer la pédale d’accélération. Je file tellement vite que je me demande presque si ça vaut le coup de prendre l’avion. À cette vitesse-là, il y a gros à parier que je peux être à Marseille avant le Dakota.
Lorsque je débouche sur le port aérien, je m’aperçois que les deux moteurs de mon oiseau tournent déjà à plein régime et l’hôtesse de l’air s’apprête à grimper dans le toboggan.