Elle est drôlement bien fabriquée, cette gamine.
J’escalade la passerelle à sa suite.
Il était temps, moi je vous le dis.
CHAPITRE II
Il est question du macchabée
Sitôt débarqué à Marseille, je saute dans un taxi. Le chauffeur est une espèce de mulâtre triste qui a les yeux d’un cheval qui viendrait de se faire opérer de la vésicule biliaire. Je lui ordonne de me conduire dare-dare à la Sûreté, et surtout de ne pas compter les bordures de trottoirs en route, because je ne m’intéresse pas à la question. Il sourit lugubrement. Ce moricaud a dû lire, la veille, un roman de Pierre Loti, ou alors il a reçu sa feuille d’impôts. Néanmoins, il conduit comme un prince russe. Il faut le voir doubler les tramways à gauche et brûler les signaux rouges ! En dix minutes je suis arrivé. Dans mon enthousiasme je lui refile cent balles de gratification. Il a l’air ahuri par ma générosité et se demande si, pour ce prix-là, il ne doit pas me chanter quelque chose. Je me lance dans les escaliers. Dans le hall, un agent m’avertit que le chef de la police ne reçoit pas le public. Alors je lui flanque mon insigne sous le nez et il me fait le salut militaire. Un de ses collègues prend livraison de ma personne et la véhicule à travers des bureaux où des inspecteurs cassent la croûte. Un instant plus tard, je suis introduit dans le cabinet du grand patron. Ils me plaisent tous les deux : le bureau parce qu’il est clair, et le patron parce qu’il n’a pas l’air m’as-tu-vu. C’est un grand type maigre qui ressemble à Anthony Eden. Il se lève, fait le tour de son bureau, et me serre chaleureusement la main.
— C’est vous San Antonio ?
— Tout me porte à le croire, chef.
Il sourit. Voilà au moins un bonhomme qui aime le parler relâché.
— J’ai beaucoup entendu parler de vous, déclare-t-il.