— Et les yeux bleus. Nous lui avons dit qu’elle ne pourrait peut-être pas vous voir parce que vous êtes très mal. Mais elle insiste. Elle pleure à fendre l’âme. Que faut-il faire ?

C’est précisément la question que je me pose avec acuité. De deux choses l’une, ou bien il s’agit réellement de la nièce du zigouillé et j’aurai bonne mine lorsqu’elle s’apercevra que je ne suis pas son oncle, ou bien la jeune pleureuse est envoyée par le gang pour tâter le terrain. En ce cas, il n’est pas très sain de la recevoir.

Je me décide néanmoins.

— Écoutez-moi, jeune homme. Vous allez l’amener ici. Vous lui direz que je commence à peine à reprendre connaissance. Et surtout ne la perdez pas de vue.

— D’ac…

Je tire les rideaux et asperge mon lit d’éther. Puis je m’allonge et prends une attitude ad hoc. J’ai les paupières mi-closes — ce qui est très pratique pour reluquer en douce — et le souffle court.

La porte s’ouvre. Dans l’encadrement, j’aperçois une mince silhouette. La silhouette fait quelques pas, flanquée de l’infirmier. Elle a un petit visage doux et chaviré. C’est une très belle poupée, en effet, l’infirmier-poulet s’y connaît. Pour créer l’ambiance, je me mets à prononcer des mots inintelligibles entrecoupés de râles très réussis.

Je m’attends à ce que la visiteuse proteste et clame bien haut qu’il y a maldonne et que je ne suis pas son cher vieux tonton. Mais elle se tait un long moment et semble réprimer ses sanglots. Elle s’approche du lit. Sans cesser de geindre et de bavocher je surveille ses mains… On ne sait jamais ce dont une femme est capable… Vous ne voyez pas qu’elle ait un petit stylet dans sa manche…

Puis elle ouvre les grandes eaux. Et là, j’avoue que j’admire sa technique.

— Mon oncle, gémit-elle, mon cher tati, mon bon tati.