Je raccroche et retourne dans la salle. Sous l’estrade des musiciens se trouve une petite piste de danse, où quelques couples légèrement vêtus s’entortillent dans un slow plus sucré qu’un bocal de miel. Ces gens-là ont de la chance de pouvoir danser avec une chaleur pareille. Je leur jette un regard d’admiration.

Et je sens que mon visage s’illumine comme on dit dans les bouquins. Moi, je n’ai jamais vu des visages s’illuminer mais je trouve l’expression intéressante.

Devinez qui est en train d’évoluer là-bas ? La môme Julia. Mon cœur se met à cogner ferme. On dirait qu’il veut s’évader de ma poitrine pour galoper vers Julia. Ma sirène blonde danse avec un bonhomme qui a été fabriqué avec du buvard mâché. Ce gars-là doit être anglais ou quelque chose dans ce genre. Il porte un pantalon à carreaux et un sweater blanc sur une chemise jaune citron. Sa figure est ramollie comme celle d’une poupée de cire qu’on aurait oubliée sur un radiateur électrique. J’ai l’impression que, lorsqu’il bâille, ses dents doivent en profiter pour filer en douce. Où donc Julia a-t-elle été pêcher ce vieux têtard ?

J’attends que la danse soit achevée, et que le couple qui m’intéresse ait regagné sa table. Alors je quitte ma place et je m’approche, le sourire aux lèvres.

— Alors, Juju ! comment va cette chère petite santé ?

Elle sursaute.

— Tonio ! Non, pas possible ?

— Ne vous avais-je pas promis ma visite pour un de ces quatre ? Eh bien, le jour de gloire est arrivé.

— Ce que vous êtes amour ! Asseyez-vous et permettez-moi de vous présenter au docteur Silbarn, de Chicago.

Elle se tourne vers son fossile.