— Écoute, répondit l’homme. Un grand navire phénicien et plusieurs autres nous ont croisés il y a trois jours et ont demandé à nous acheter des vivres. Comme nous traitions amicalement avec eux, comme nous avons toujours fait avec les Phéniciens, que nous regardions comme des hommes divins, plusieurs montèrent à bord du grand navire avec les bœufs, le grain et les fruits que nous lui vendions. Hélas ! parmi eux était mon fils. Voici tout à coup que les Phéniciens, profitant du vent favorable, déployèrent traîtreusement leurs voiles et firent force de rames. Nous eûmes beau les poursuivre : tu sais mieux que moi que nos bateaux ne peuvent pas lutter de vitesse avec vos grands navires. Alors, nous jurâmes de venger les nôtres sur les premiers Phéniciens que nous rencontrerions, et les premiers, c’était vous.
— Que Moloch brûle, que Khousor Phtah écrase Bodmilcar ! s’écria Himilcon qui nous écoutait. C’est lui, encore lui, qui aura causé la mort de vingt-deux braves marins sidoniens et du vaillant maître Hadlaï.
— Comment était fait le grand navire ? demandai-je vivement au chef. Et les autres avec lui ?
— Il était rond et plus élevé au-dessus de l’eau que celui-ci. Et les gens qui étaient sur les autres étaient bruns de visage et vêtus différemment de ceux qui étaient sur le grand ; et ces navires plus petits étaient terminés par l’image taillée de la tête et du cou d’une oie.
— Le Melkarth et ses bons alliés les Égyptiens ! m’écriai-je. Bodmilcar, il n’y a pas à en douter, c’est Bodmilcar qui a fait le coup ! »
Le chef regardait mon agitation avec surprise.
« Écoute, homme, lui dis-je : as-tu ici, parmi ces prisonniers, quelques hommes solides et sur lesquels tu comptes ?
— J’ai mon frère, me répondit-il, et mes cinq cousins, dont l’un a perdu sa femme, enlevée sur le grand navire.
— Fais-les avancer, » lui dis-je.