— De l’or le plus fin, capitaine Chamaï, lui répondis-je. De l’or de l’Éridan ou du Rhône, et tu as bien choisi ton homme pour t’approprier ces bijoux.

— Moi, dit Hannon, je n’en ai tué aucun, de sorte que je me contenterai de ma part générale de butin. Mais j’y ai vu un grand vase de terre avec des peintures et une coupe qui me plairaient fort. Les peintures qui sont dessus sont tout à fait réjouissantes, et ces Rasennæ si laids me paraissent d’habiles artisans.

— Tu auras ton vase et ta coupe, dis-je à Hannon. Je veux que tout le monde soit content. En attendant, donne-moi l’inventaire de ce que nous avons trouvé. »

Je remarquai que sur cet inventaire il y avait beaucoup plus d’objets d’or que d’objets d’argent, ce qui n’est pas étonnant, quand on songe que les Tyrrheni n’ont pas de communications avec Tarsis et les autres pays argentifères, et qu’ils en ont avec l’Éridan qui roule des sables d’or, et avec le Rhône, car, en passant les montagnes, ils trouvent la grande route que nous avons fait construire dans le pays des Ligures, par des esclaves et des condamnés, depuis ce fleuve du Rhône jusqu’à la Péninsule. Ils avaient aussi quantité d’objets en bon cuivre, qui vient de la basse Vitalie, et, parmi ces objets, des images que je reconnus tout de suite comme étant des dieux.

Je fis venir à mon bord Gisgon-sans-Oreilles et je lui ordonnai d’interroger les prisonniers.

Ceux-ci répondirent, de ce ton sourd particulier à leur langue, qu’ils montaient des navires de course venant de leur port de Populonia, et qu’ils étaient sujets du roi Tarchnas, qui règne sur vingt villes de la Tyrrhénie. « Populonia, me dirent-ils, était leur seule ville maritime, d’où ils faisaient la course, ayant des Rasennæ pour guerriers et des Ligures pour matelots et rameurs. »

Ils m’apprirent encore que leurs deux chefs, qui avaient péri, s’appelaient Vivenna et Spurinna. Himilcon pensait que c’étaient des noms de Vitaliens, qui disent autrement Vibius et Spurius.

Ils reconnurent tout de suite leurs dieux que je leur présentais, et me les nommèrent. C’étaient Turms, qui est le même que le Hermès des Helli ; Turan, que je crois être notre Astarté ; Sethlans, qui est le même que Khousor Phtah ; Fouflouns, qui est le Dionysos des Helli, et Menrva, que je ne connais pas. Himilcon prétendait que Menrva était une déesse des Vitaliens, qui la nomment Minerva, mais je l’ignore. Ils me dirent qu’ils faisaient la guerre contre les Samnites et qu’ils étaient alliés des Latins et des Opski, dont le nom veut dire dans notre langue les travailleurs. Les Samnites, disaient-ils, avaient attaqué la ville des Latins, Novla, qui signifie la ville neuve, et commis des déprédations sur le fleuve qui roule, sur le Volturnus. Ainsi, eux, Rasennæ, exerçaient des représailles contre ces Samnites demi-sauvages, à cause de leurs alliés latins et opski, bien que ces Opski ou Oski soient de même race et langue que les Samnites. En ayant assez appris, je fis renvoyer mes Rasennæ à la chiourme, et nous allâmes nous reposer.

Un peu avant le jour, je me levai et je pus voir à notre gauche et derrière nous les éclairs, les flammes et les tourbillons de fumée rougeâtre que lance la montagne d’Etna. Chamaï, Bicri, les deux femmes, Aminoclès, tous ceux qui n’avaient pas encore vu ce spectacle se tenaient sur le pont, les uns surpris, les autres effrayés. Hannibal n’était pas le moins étonné de tous.