Bicri, qui avait une marque à ses flèches, choisissait ses victimes avec le plus grand soin, ne s’adressant qu’à ceux qui avaient une belle ceinture, des bracelets d’argent ou un casque à sa convenance.

« En voici un, disait-il, qui porte un collier avec des perles d’or, des pierres bleues et des pierres jaunes. Celui-ci me plaît ; je vais le viser à la tête pour ne pas gâter sa robe noire à broderies rouges et blanches, qui est aussi bonne à prendre. »

Les Rasennæ, sans défense contre ce déluge de projectiles, car quelques archers qu’ils avaient ne pouvaient rien faire contre nous à cause de la position où étaient leurs navires, et aussi du peu de hauteur de leur pont que nous surplombions de plusieurs coudées, prirent le parti de se réfugier dans la cale. Aussitôt Hannibal, Chamaï, Bicri, le grand Jonas et quelques autres sautèrent sur leur bord. Le grand Jonas tomba sur le pont avec fracas, mais, se relevant aussitôt, il saisit un Rasennæ qui n’avait pas eu le temps de se cacher, l’empoigna par les pieds, le fit tournoyer en l’air comme une fronde et lui brisa la tête contre le plancher du navire. En quelques instants, tous ceux qui restaient furent dépêchés, et les nôtres, sortant du panneau, reparurent, conduisant avec eux vingt hommes, parmi lesquels, à ma grande surprise, je reconnus, à leurs visages et à leurs habits, onze Phéniciens. En me retournant vers la mer, je vis que le Dagon avait coulé l’un des Tyrrheni et que lui et le Cabire chassaient vivement les deux autres qui fuyaient vers la côte. Je me mis aussitôt à la poursuite et, grâce à mon aide, l’un des Tyrrheni fut entouré et enlevé après un court combat qui ne nous coûta que deux hommes, car nous avions d’abord balayé le pont avec nos projectiles de façon à rendre toute résistance illusoire. L’autre profita de ce répit pour s’échapper. Nous revînmes ensuite rapidement vers nos deux prises, près de la côte, et je les fis garnir tout de suite de monde, à la vue des Samnites qui avaient observé le combat de loin et qui se précipitaient de tous côtés pour piller les navires abandonnés. Mais j’y fus avant eux. Ils se tinrent alors à distance, attendant les miettes du festin.

On vida en premier lieu le Tyrrheni qui s’était heurté sur une des barques coulées. Comme il avait déjà deux coudées d’eau dans la cale à l’arrière et qu’il enfonçait visiblement, il pouvait couler d’un moment à l’autre.

On n’y fit pas de prisonniers ; les uns avaient pu se sauver dans une barque qu’ils avaient, les autres avaient gagné la côte à la nage, mais ils s’y firent prendre par les Samnites. Le Dagon et le Cabire avaient trente-trois prisonniers qui, avec neuf que j’avais, faisaient quarante-deux. On les répartit entre les trois chiourmes, après leur avoir enlevé tous les objets de valeur qu’ils pouvaient avoir sur eux, en attendant qu’on les vendît à nos colons de la côte de Libye, qui achètent à de bonnes conditions les adultes pour en faire des manœuvres ou des soldats.

Les onze Phéniciens que j’avais délivrés étaient au comble de la joie. Ils m’apprirent qu’ils faisaient partie de l’équipage d’un gaoul sidonien qui avait naufragé en Sardaigne. Ils avaient pu échapper au naufrage dans leur barque et avaient essayé de gagner un des établissements que nous avons dans cette île. Mais un très-gros temps les avait rejetés vers la pleine mer, et finalement à la côte de terre ferme. Ils se dirigeaient vers un de nos comptoirs du Sud quand les Rasennæ les avaient enlevés, il y avait de cela huit jours. Je fis donner à ces hommes, parmi lesquels se trouvaient un timonier et un maître matelot, de la nourriture et des vêtements, car ils étaient affamés et tout déchirés, puis, à leur grande joie, je les reçus parmi nos matelots aux conditions et charte partie des autres. Avec les sept Phokiens que j’avais enrôlés, nos pertes se trouvaient ainsi à peu près compensées, tous nos blessés allant d’ailleurs très-bien et leur état nous faisant espérer une prompte guérison.

Le dépouillement des morts, la récolte, l’inventaire, l’emballage et l’arrimage du butin nous retinrent jusqu’au soir. Le soleil se couchait quand, par un coup de vent favorable, je pris, en longeant les côtes, la direction du détroit de Sicile, laissant derrière moi les deux bateaux capturés, car le troisième avait entièrement disparu. Les Samnites s’y précipitèrent aussitôt, avec des cris de joie, pour s’emparer des objets trop encombrants ou sans valeur que nous leur abandonnions. Je fis servir le repas, qui fut naturellement des plus joyeux après les opérations fructueuses que nous avions traitées en corail et les bonnes prises que nous venions de faire.

« La ruse de guerre que tu as montrée à ces Tyrrheni, s’écria Hannibal aussitôt que je vins m’asseoir, les attirant dans une embuscade navale et disposant des barques sur lesquelles l’un d’eux s’est coulé, est digne de louanges. Je proclame qu’elle est tout à fait agréable, et j’aurai toujours du plaisir à la raconter.

— C’est un vieux tour, dit Himilcon, un vrai tour de poisson de mer sidonien. Nous l’avons déjà joué aux Cariens en face de l’île de Rhodes, quand nous prîmes onze de leurs vaisseaux avec un butin considérable. Ah ! c’est que nous connaissons les malices et les stratagèmes, nous autres les anciens de Tarsis, et tu en verras encore plus d’une !

— Capitaine, me demanda Chamaï en me faisant voir des bracelets et un grand collier faits en façon de corde tordue, et le collier orné d’une très-grande plaque en forme de croissant, ces bracelets et colliers, que j’ai pris sur un Rasennæ, sont-ils de l’or ?