« Capitaine, me dit Chamaï en levant un peu la tête, à quel singulier jeu jouons-nous là ?
— Au jeu du pêcheur qui prend une murène pour un thon, lui répondis-je. Attends un peu. Tu vas voir tout à l’heure. »
Les Rasennæ ne tardèrent pas à nous apercevoir. L’un d’eux se mit tout de suite à la poursuite du Cabire, qui prit chasse ; deux autres suivirent le Dagon qui courut au large, et les deux derniers se dirigèrent vers moi, qui restais en place comme un pauvre désemparé.
Quand ils furent à un stade, on put voir à l’aise leurs longues barques[*] à un seul pont, armées de trente rameurs et assez mal construites. Elles ont l’arrière élevé mais le reste du pont très-bas et comme à fleur d’eau. A l’avant, on voit peints deux gros yeux blancs et rouges qui regardent la mer. Les hommes montés sur ces barques étaient grands et massifs, avec une grosse tête, la face plate et large, le visage rougeâtre, la barbe rare et clair-semée, les bras gros et l’allure pesante. Ils étaient armés de grandes lances, de haches et de boucliers ronds, et portaient des colliers et des bracelets. Sur leurs têtes étaient des casques ronds et sans cimier, à leurs pieds des sandales ou des brodequins à bout pointu. Ils étaient vêtus de robes de couleur sombre, faites sans couture, moins courtes que nos kitonets, mais moins longues que les robes des Syriens, et leurs ceintures étaient très larges et garnies de plaques de bronze brillant.
A la vue de ces Rasennæ, Abigaïl ne put retenir une exclamation :
« Seigneur dans le ciel ! s’écria-t-elle, qu’ils sont laids ! J’aimerais mieux mourir que tomber entre les mains de gens aussi laids ! »
Comme elle disait ces mots, les Rasennæ nous crièrent quel- que chose, mais nous nous gardâmes de bouger. Reconnaissant que leurs sommations restaient sans réplique, l’un d’eux courut sur mon travers et l’autre fila sous ma poupe pour passer entre la terre et mon navire. Mal leur en prit, car celui qui se jetait sur moi talonna violemment sur une des barques coulées et, après deux ou trois efforts pour se dégager, resta sur place, couché sur le flanc et son arrière s’enfonçant visiblement. Au même instant je fis mettre mes rames à l’eau, sonner mes trompettes et lever tous mes gens qui poussèrent des cris de guerre et de victoire.
L’autre Tyrrheni, stupéfait, voulut virer de bord pour nous échapper, mais son mouvement fut si maladroitement exécuté qu’il alla échouer son arrière à la côte. Je m’approchai tout à mon aise, et je fis tomber sur lui la plus jolie pluie de traits, de flèches et de cailloux qu’il eût certainement reçue jusqu’à ce jour.
« Tenez, Tyrrheni ou Rasennæ, ou qui que vous soyez, criait Hannibal, dirigeant le jet de ses scorpions ; prenez pour vous ce paquet de traits en bois de chêne ; prenez aussi cette manne de cailloux de rivière : je l’ai fait ramasser en Crète à votre intention ! Et si vous n’êtes pas encore satisfaits, j’y joins ce faisceau de pieux pointus qui en ont déjà éborgné d’autres que vous. »