— Cela nous est impossible, leur répondis-je ; il faut que nous partions ce soir même, et nous n’aurions pas le temps d’aller et de venir. Apportez vous-mêmes vos objets. »

Disant cela, je fis étaler devant eux tant de chaudrons brillants, tant de verroteries et d’émail, tant de flacons, tant d’étoffes chatoyantes, que la convoitise fut plus forte et qu’ils se décidèrent à nous apporter de quoi trafiquer avec nous.

C’étaient des gens rudes et brutaux, marchandant beaucoup, puis essayant de nous arracher brusquement des mains l’objet qui les tentait, ou de l’escamoter subtilement s’il était de petite dimension. Mais nous les connaissions, et ils étaient bien surveillés. A mesure que j’avais un chargement de barque complet, je l’envoyais tout de suite au Dagon et l’Astarté, pour ne pas être pris à l’improviste sur la plage. Peu à peu le nombre de ces gens-là grossissait, ils devenaient plus arrogants et les contestations se multipliaient. Je fis rejoindre Chamaï, Bicri, Himilcon et vingt hommes. Mes Sicules devenaient de plus en plus menaçants, et je m’attendais à une attaque d’un moment à l’autre.

Tout à coup Gisgon, qui les observait assis sur la plage et sans dire un mot, se leva brusquement, et mettant la main sur l’épaule d’Himilcon, lui désigna du doigt un remous qui se faisait dans la foule des Sicules. Je suivis des yeux la direction qu’indiquait le pilote, et je vis s’avancer, parmi les autres qui s’écartaient sur son passage, un de leurs chefs ou rois, devant lequel on portait des bâtons peints de rouge et ornés de corail, de nacre et d’autres objets voyants. Au bout d’un de ces bâtons, du plus grand, pendillait un objet informe, qui me fit d’abord l’effet d’une guirlande de feuilles d’arbre. Mais Gisgon était plus clairvoyant que moi.

« Mes oreilles ! capitaine, me dit-il d’une voix étranglée par l’émotion, en me montrant le bâton.

— Tes oreilles ? lui répondis-je surpris. Où vois-tu des oreilles ?

— Là, sur le bâton, enfilées parmi les autres. Ce sont leurs trophées de guerre, murmura le pilote. Oh ! je les reconnais bien. »

J’écarquillai les yeux pour voir à quoi Gisgon pouvait reconnaître ses propres oreilles parmi les cartilages desséchés qu’exhibaient les Sicules, mais je dus lui déclarer que je ne voyais absolument rien qui me prouvât que c’étaient ses oreilles à lui plutôt que les oreilles d’un autre.

« Oh ! dit vivement Gisgon, je reconnais l’homme qui me les a coupées : c’est le chef ; cela me suffit. »