Le chef, propriétaire des oreilles de mon pilote, m’apportait une bonne quantité de soufre et de nacre, que je lui achetai. Mais quand on commença à les embarquer, la contestation recommença. Le chef voulait absolument avoir une cuirasse comme celle d’Hannibal en sus du marché, et je ne voulais pas la lui donner. Là-dessus, il saisit le bord de celle que portait Hannibal et se mit à la tirer à lui de toutes ses forces, croyant qu’il pourrait l’arracher. Le capitaine le repoussa si rudement qu’il trébucha et tomba. Il nous arriva aussitôt, et comme à un signal convenu, une grêle de lances et de pierres. Je fis donner le signal à mon tour, et le Cabire commença de balayer vivement la plage, envoyant ses projectiles par-dessus nos têtes dans la masse des Sicules. En même temps, Hannibal et Chamaï, prenant à droite et à gauche, les chargèrent rudement à la tête de leurs hommes.
Mais quelqu’un avait été plus rapide que le Cabire et qu’Hannibal ; c’était Gisgon. Avant que le roi des Sicules ne fût relevé, il était sur lui, la hache au poing. Son ami Himilcon le rejoignit, et l’un maniant son épée, l’autre sa hache, en deux tours de main ils eurent fendu le crâne du roi et jeté par terre, tués ou grièvement blessés, deux de ses porte-bâtons.
Pour moi, voyant mon chargement terminé et la barque prête à partir, je fis sonner en retraite à mes hommes d’armes qui avaient fait reculer les Sicules d’un bon demi-stade. Ils revinrent, et les Sicules firent volte-face et les suivirent, leur jetant des lances et des pierres, mais sans oser les aborder. Je fis embarquer peu à peu mes hommes sur le Cabire et sur la barque. Comme celle-ci faisait son dernier voyage et que nous n’étions plus qu’une quinzaine sur la plage, les Sicules nous serrèrent d’assez près, et sans la protection du Cabire, qui leur lançait ses projectiles dès qu’ils se groupaient à bonne portée, ils se seraient certainement jetés sur nous. Enfin, nous nous embarquâmes les derniers, le Cabire démarra et la barque fit force de rames. Les Sicules nous suivirent dans l’eau aussi loin qu’ils purent, poussant des cris furieux et jetant des pierres à la main. Sans notre prudence et les précautions que j’avais prises, ils nous auraient attirés dans une embuscade ou enlevés sur la plage. Enfin, tout s’était bien terminé. Je n’avais perdu qu’un Phokien tué, un autre était grièvement atteint et huit des nôtres étaient légèrement blessés ou contusionnés, mais j’emportais pour quinze cents sicles de corail, de nacre et de soufre.
Le plus content de tous était Gisgon. Il vint sur l’Astarté me faire voir les deux bâtons conquis sur le roi. A chacun d’eux était une paire d’oreilles fraîchement coupées et encore saignantes : le brave pilote avait vengé les siennes.
Au reste, il fut persuadé qu’il avait retrouvé ses cartilages à lui, et il les conserva précieusement dans sa bourse, ce qui est une façon comme une autre de les porter.
Dans la nuit, nous passâmes au milieu des îles Ægates, où les Phéniciens ont une station maritime, au large du promontoire de Lilybée. Après avoir communiqué au passage avec l’un des stationnaires, je me dirigeai vers le sud-ouest, par une mer favorable et un vent d’est assez faible. Je comptais arriver dans l’après-midi à la grande baie où se trouve, d’un côté, la rade d’Utique, et de l’autre celle de Botsra la ville neuve, ce nouvel établissement qui commence à rivaliser avec Utique, métropole et place d’armes de tous nos établissements de Libye.
Au matin, tout le monde était sur le pont, impatient d’arriver à notre première étape.
« Ha ! ha ! dit Hannibal ; je vais donc enfin voir Utique et Carthada. Il y a longtemps que j’ai envie de voir ces deux places. Carthada n’a-t-elle pas été fondée il y a une vingtaine d’années, et ne s’appelait-elle pas d’abord Botsra ?
— Si fait, lui répondis-je. C’était d’abord une botsra, une citadelle. Mais Utique existe depuis plus de cent ans, à l’embouchure du grand fleuve Macar, qu’on appelle aussi Bagrada. C’est une belle et grande ville et la rade est magnifique. Le Cothôn ou port de guerre contient soixante cales sèches et autant de magasins construits au-dessus ; et la ville, du côté de la terre, est fortifiée par une triple enceinte, tellement que la place passe pour imprenable. »
Avant de débarquer, je voulus visiter mes esclaves pour voir s’ils étaient en bon état. Je les fis nettoyer, et on leur donna double ration, pour qu’ils eussent meilleure apparence. Les Rasennæ, qui ont toujours l’imagination remplie de toutes les images effroyables de leurs dieux et de leur Chéol, et qui ne voient partout que nains, géants, tortures et supplices, n’étaient pas rassurés du tout dans la demi-obscurité de la cale, pensant que nous allions les sacrifier à quelque dieu. Ils s’attendaient à voir apparaître Turms avec ses grandes ailes qui conduit les âmes dans le séjour des morts, et croyaient déjà sentir les fouets et les serpents avec lesquels les nains les torturent dans le monde souterrain. Je leur annonçai que j’allais les vendre dans une grande ville, où ils seraient employés comme guerriers ou comme travailleurs, suivant leurs aptitudes, qu’ils seraient bien vêtus, bien nourris, et que, s’ils se conduisaient bien, on leur ferait plus tard des présents et qu’ils auraient une petite part du butin ramassé à la guerre. Tous furent dans une grande joie et mangèrent de bon appétit, sauf le regret qui leur était commun, aux Helli comme aux Rasennæ, d’être loin de leur Hestia, déesse de leur foyer, car les Vitaliens, qui ont une Hestia comme les Helli, ont appris à la révérer aux Rasennæ. Mais ils comprirent aussi que sur la terre lointaine ils auraient une autre Hestia, car les dieux sont partout, et ainsi ils se consolèrent. Je promis aussi aux Phokiens d’Aminoclès, enrôlés sous Hannibal, de leur procurer un terrain où ils pourraient donner la sépulture à leur mort suivant leurs rites, car ils l’avaient emporté avec eux sur le vaisseau. Quand ils furent assurés qu’à proximité de terre nous ne laisserions pas leurs morts sans sépulture, ils se réjouirent beaucoup et se déclarèrent prêts à affronter tous les dangers avec nous. Ce qui les avait aussi beaucoup encouragés, c’est qu’Himilcon leur avait expliqué que les Sicules, les gens qu’ils venaient de combattre, n’étaient autres que les Lestrigons : mais ils eurent quelque peine à le croire.