XI
Pourquoi Adonibal[*], amiral d’Utique, nous voulait faire décoller.
Quand je remontai sur le pont, on distinguait déjà très-bien le promontoire d’Utique, que l’on nomme aussi promontoire d’Hermès, pointe extrême de la Libye, vis-à-vis l’île des Sicules. Je revêtis mon plus beau kitonet et je coiffai mon bonnet brodé. Tout le monde fit toilette, content d’arriver, et Hannibal mit son casque à panache et une tunique magnifique sous sa cuirasse.
A mesure que nous avancions, nous voyions distinctement la pointe d’Hermès, la Grande Baie, la ville d’Utique, et à l’autre pointe de la baie, au sud, une blancheur confuse, qui était Carthada. Nous courions maintenant à l’ouest franc et nous entrions droit dans la baie, laissant Carthada à notre gauche et Utique à notre droite. Après avoir contourné la pointe extrême du cap qui fait face au cap Hermès, je longeai la côte basse qui conduit aux ports d’Utique et je vis bientôt la blanche ville qui s’élève en gradins, depuis les eaux bleues de la mer jusqu’à la Botsra placée sur les hauteurs du côté des terres. Les dômes rouges et bruns des maisons et des édifices, les hauts créneaux de la citadelle se découpant sur l’azur du ciel, les massifs de verdure qui entourent la ville faisaient ressortir la blancheur des murs, peints à la chaux par-dessus une couche de goudron.
Quand j’eus laissé derrière nous l’île couverte d’édifices imposants et séparée de la terre ferme par un canal qui sert de port marchand, j’entrai tout droit dans le port de guerre, au centre duquel s’élèvent, au-dessus de la mâture des vaisseaux, les murailles massives et percées de meurtrières, les tours, les créneaux et les coupoles du palais amiral. J’amenai mes navires au quai de gauche où il y avait de la place, et prenant avec moi Hannon, je descendis tout de suite dans la barque pour me rendre au fond du port, à la jetée qui réunit le palais amiral à la terre, faisant suite aux quais qui entourent tout le palais. Nous montâmes sur cette jetée, qui est dallée, d’une belle largeur et toujours encombrée de gens affairés qui vont au palais ou en viennent.
Nous franchîmes entre deux tours une première porte haute et voûtée par laquelle on pénètre dans l’avant-cour. Là des gardes, nous ayant demandé qui nous étions, nous firent passer par une autre porte haute et étroite dans une salle tendue de tapisseries alternativement rouges et jaunes, puis dans un couloir sombre, au bout duquel, à travers la porte entre-bâillée, on voyait la grande cour intérieure. On nous la fit traverser, puis nous entrâmes dans un autre couloir pareil à celui par lequel nous étions venus. Par la porte latérale de ce couloir on entre dans une grande salle basse, carrée et voûtée, au fond de laquelle se trouve une autre porte, petite et carrée ; on nous introduisit par là dans une grande salle très-sombre, ronde et en dôme. De cette salle nous passâmes, par un escalier très-étroit et par un couloir très-sombre, deux autres escaliers tout aussi étroits et des couloirs non moins sombres. Enfin nous arrivâmes sur une petite plate-forme, au pied d’un dôme et aux deux tiers d’une haute tour. Nous entrâmes dans cette tour, nous redescendîmes quelques marches, nous traversâmes un autre couloir, et ayant, au fond de ce couloir, monté encore un escalier, nous arrivâmes finalement dans une belle salle ronde, voûtée et largement éclairée par les meurtrières qui sont percées tout autour. Nous étions dans la tour de gauche de la façade nord du palais dans laquelle sont engagées quatre tours pareilles, deux de chaque côté de la porte et deux aux extrémités. Elles donnent sur le bassin réservé de l’amiral, par-dessus lequel je reconnus, dans le Cothôn, nos navires à quai. Cette salle haute est tendue de tapisseries alternativement rouges et jaunes, et son dallage est recouvert de nattes. Devant une fenêtre, je reconnus tout de suite, assis dans sa chaise de bois peint, le suffète amiral, le vieux Adonibal. Les gardes qui nous avaient accompagnés restèrent à la porte de la salle et je m’avançai avec Hannon au-devant du suffète.
On sait que nos villes de Libye ne sont pas gouvernées par des rois comme les autres nations, mais par des suffètes, comme l’étaient les enfants d’Israël il n’y a pas longtemps, avant Saül, leur premier roi. On sait aussi que le conseil des suffètes, nommé par le peuple, choisit deux des siens, révocables par lui, qui gouvernent par-dessus les autres et qui sont le suffète amiral, qui juge des choses de la mer, et le suffète sacré, qui juge des choses de la terre. Ce que tout le monde ne sait pas, c’est que, depuis une dizaine d’années, les suffètes de Libye ne sont plus soumis à la sanction des rois de Tyr et de Sidon et qu’ils sont choisis par les Sidoniens, Tyriens et leurs descendants parmi les plus anciennes familles sidoniennes, avec exclusion des Tyriens pour Utique, colonie sidonienne, et des Sidoniens pour Carthada, colonie tyrienne, car ce sont les Tyriens qui ont agrandi notre ancienne Botsra, bâti tout autour et fondé la ville neuve. Adonibal, fils d’Adoniram, était à notre passage suffète amiral pour Utique et Carthada depuis huit ans, et on peut dire qu’il tenait sa magistrature dignement et d’une main ferme.
Ce vieux, après beaucoup de traverses et d’aventures sur terre et sur mer, était venu s’établir à Utique, d’où il avait fait, avec succès, le commerce et la course. Il avait commandé les armées de la ville contre les Libyens, avait guerroyé sur les côtes de Tarsis et contribué, dans le pays des Celtes, à la fondation de Massalie ou la ville des Salies, à l’embouchure du Rhône. Les gens d’Utique, en considération des grands services qu’il leur avait rendus, et pleins de confiance dans son expérience, sa justice et sa fermeté, avaient voulu l’avoir pour suffète amiral : ils n’auraient pu en choisir de meilleur, et entre ses mains la ville et ses dépendances prospérèrent extraordinairement. Je connaissais de longue date la sagesse d’Adonibal et j’avais eu occasion de converser avec lui plusieurs fois dans mes voyages. C’était un habile commerçant, courageux navigateur, heureux corsaire et hardi forban, un vrai Phénicien. J’eus donc plaisir à le voir assis dans son fauteuil, la moustache rasée à l’ancienne mode de Kittim et ne portant qu’une grande barbe blanche au menton, avec son bonnet de marin enfoncé jusqu’aux oreilles et le nez un peu plus gros et un peu plus rouge qu’autrefois, par suite du grand usage qu’il faisait des bons vins de Béryte et d’Helbon.