— Vous n’avez qu’à descendre près du port marchand, sur la place où demeure le riche marchand Hamoun. Dans la maison qui fait le coin de cette place et de la rue qui conduit au temple de Moloch, vous trouverez un marchand qui en a toute une cargaison, de fauves, de roux, de gris, de noirs, de verts, avec et sans queue, dressés ou non dressés : il y a du choix. »

En descendant du côté du port marchand, j’eus la satisfaction de rencontrer Aminoclès complétement ivre, entre deux matelots qui l’emmenaient en chantant à tue-tête. Il avait appris l’usage qu’on peut faire d’un sicle monnayé.

Je n’eus pas de peine à trouver le marchand de singes. Hannon fut chargé de choisir celui qu’il trouverait le plus spirituel, et en désigna un qui fut honoré de l’approbation générale.

« Et comment l’appellerons-nous ? dit Hannibal, qui était ponctuel en toutes choses ; car il lui faut un nom.

— Ne trouves-tu pas, dit Hannon, qu’il ressemble tout à fait au vieux Guébal, juge du bas quartier à Sidon, quand il roule ses yeux et se gratte la tête en rendant ses sentences ?

— Tout à fait, s’écria Hannibal en éclatant de rire ; c’est tout à fait lui-même.

— Eh bien ! appelons-le Guébal. Viens, Guébal ! »

Nous nous rendîmes ensuite, en compagnie de Guébal, sur le quai, d’où un canot nous transporta, à travers le port marchand, sur l’île qui est le quartier des gens les plus riches et où sont les plus belles maisons. Nous conduisîmes les deux femmes à un bain superbe, qui est à l’extrémité de l’île, sur le terre-plein du mur, au-dessus du petit bassin annexe où les gens riches ont leurs bateaux de plaisance ; car, depuis dix ans, il y a dans Utique quelques marchands qui ont de grosses fortunes et de belles maisons, et on commence à goûter des plaisirs plus tranquilles que ceux de gens de mer, toujours en voyage ou en expédition. Nous nous rendîmes nous-mêmes aux bains des hommes pour nous faire étuver, arranger la barbe et les cheveux. Nous allâmes ensuite chercher les deux femmes, et notre canot nous conduisit à la pointe voisine du Cothôn, où nous visitâmes la tour des signaux. De là je conduisis mon monde dans les jardins qui sont entre la basse ville et la Botsra, jardins magnifiques où se voit un temple d’Achmoun et une grande citerne publique, toujours entourée de femmes et de bavards, et, la nuit approchant, nous revînmes sur l’Astarté, dont tous les fanaux étaient allumés. J’y trouvai l’esclave de mon ancien hôte, que j’avais connu à mes précédents passages à Utique et qui nous priait de venir manger avec lui le lendemain : ce que je lui fis promettre. Mon cuisinier nous avait préparé un festin superbe, qui fut entamé au son des trompettes sonnant la retraite. Peu à peu mes gens rentrèrent les uns après les autres, plus ou moins ivres, plus ou moins bruyants ; mais à mesure qu’ils touchaient le pont du navire, l’habitude de la discipline leur rendait leur silence accoutumé, et ils allaient se coucher sans bruit. Himilcon rentra des derniers ; je dois dire, à sa louange, qu’il revint sur ses pieds et traversa le pont à peu près droit, même sans le secours de son ami Gisgon.