La danseuse était une Maure de l’ouest, à face cuivrée, à cheveux tressés semblables à des serpents. Ses ongles, ses mains et ses sourcils étaient peints de rouge et sa figure était couturée aux joues de trois barres parallèles, comme s’en font les Mahouârins. La joueuse de flûte était une Libyenne blanche, une Berbère avec des cheveux blonds, le front haut et étroit. Elles étaient vêtues, toutes deux, de robes bariolées et fendues sur le côté à partir du genou, et portaient des épingles piquées dans les cheveux, les bouts des épingles formant des figures grotesques, des ceintures et des colliers de verroteries et d’émail, et des boucles d’oreilles en forme de croix. Les musiciens étaient fort laids. L’un me parut Rasenna, et l’autre avait la figure tellement peinte de rouge et de bleu et faisait tant de grimaces que je ne pus reconnaître sa nation. La danseuse avait des crotales et des bracelets sonores à ses bras nus et ses jambes.
Himilcon vint me saluer, paraissant déjà fort gai. Il m’apprit que depuis le matin lui et Gisgon promenaient cet orchestre de taverne en taverne, pour se donner le plaisir de la danse et de la musique pendant qu’ils buvaient.
« Ah ! les pauvres filles ! dit Abigaïl. Sont-elles ainsi forcées de danser pour tous les matelots ?
— Non, dis-je. Elles dansent pour ceux qui les payent. Il n’y a point de mal à cela. »
Nous nous divertîmes beaucoup à voir les danses de la Libyenne. Comme nous sortions après avoir mangé, je rencontrai Amilcar en compagnie d’un singe.
« Où as-tu acheté ton singe, Amilcar ? s’écria Hannibal. Voici longtemps que j’ai envie d’en avoir un ; je veux lui apprendre le maniement des armes.
— Et moi, la danse, dit Hannon.
— Et moi, à monter au mât et à tirer de l’arc, dit Bicri.
— Et moi, à faire des grimaces et à imiter Jonas, dit Chamaï.
— C’est cela, s’écria tout le monde. Achetons un singe : il nous divertira pendant la navigation.