— Ce doit être le Béhémoth dont on parle chez nous, dit Chamaï ; mais je ne l’avais jamais vu.

— C’est un éléphant, répondis-je, et les grandes dents que vous voyez dans sa gueule comme des cornes, c’est de l’ivoire, et cette espèce de câble qu’il a au bout du nez, c’est sa trompe, dont il est adroit comme d’une main.

C’est un éléphant, répondis-je.

— Une charge d’animaux pareils, s’écria Hannibal, renverserait en plaine des bataillons entiers, et je ne verrais qu’un moyen d’y résister, ce serait de s’ouvrir devant eux et de les laisser passer, en leur jetant des flèches et des lances dans les flancs et par derrière.

— On commence, dis-je, à savoir les apprivoiser et à les dresser pour la guerre. On leur met une tour sur le dos avec des archers dedans. Ces bêtes viennent du haut Bagrada et des bords du grand lac Triton, des forêts sauvages de l’intérieur de la Libye. »

Nous vîmes aussi un hippopotame ou cheval de rivière et deux rhinocéros, avec des cornes sur le nez, que conduisaient ces Libyens. Ils les menaient à la Botsra, au suffète sacré, qui impose aux Libyens soumis du Bagrada un tribut d’ivoire, d’éléphants dressés et de bêtes curieuses. Chamaï, Hannibal et Bicri ne pouvaient se lasser d’admirer ces énormes animaux.

Parmi la foule des spectateurs, je vis Jonas, qui les dépassait des épaules, entouré de cinq ou six matelots qui riaient grandement. De loin, on entendait sa grosse voix.

« Maintenant, s’écria le sonneur, advienne que pourra ! Je suis en Tarsis et je vois les bêtes curieuses. Je n’aurais jamais cru qu’il y eût des bêtes pareilles, avec deux queues dont l’une au bout du nez ! Combien d’hommes faudrait-il pour manger un animal si gros ! Et combien de marmites pour le cuire ! Et combien d’oignons pour l’assaisonner ! »

Nous allâmes au marché, où nous vîmes vendre des Libyens rouges, à nez aquilin et à longs cheveux tressés. Je m’assis sous une tente, dans laquelle un homme syrien, qui se trouvait à Utique comme esclave, vendait, pour le compte de son maître, toute sorte de nourriture et de boisson. Il nous apporta deux pintades rôties, des olives, un ragoût de fèves et d’oignons, du bon pain et d’excellent vin d’Helbon. Hannibal s’assit à portée de son fourneau, où il se réjouissait de le voir frire des gâteaux de froment et de miel dans de l’huile. Bientôt je vis paraître Himilcon avec Gisgon, suivis d’une danseuse, d’une joueuse de flûte et de deux tambourins.