— Je compte partir après-demain, lui dis-je. J’ai fait mon chargement.
— Bien. Voici des lettres pour les suffètes de Rusadir et de Gadès, me répondit-il. Je te donne aussi dix bons marins pour compléter ton équipage, vu les pertes que tu as faites, dans le cas où tu réussirais à mettre la main sur Bodmilcar. Tu sais que l’homme est de taille à se défendre.
— Je te rends grâce, répondis-je au bon Adonibal, et tu peux être assuré que je ferai de mon mieux.
— A propos, me dit l’amiral, donne-moi donc cinquante sicles si tu les portes sur toi.
— Bien volontiers, maître, répondis-je. Mais me diras-tu pourquoi je te dois cinquante sicles ?
— Oh ! ce n’est rien, reprit l’amiral de son ton facétieux : le prix de deux Ligures que tes hommes m’ont à peu près tués. Je ne t’en parlerais pas, mais tu sais qu’il faut tenir ses comptes exactement : c’est le premier principe d’un bon Phénicien. Pour ce qui est de tes assommeurs de Ligures, tu n’as qu’à les aller réclamer au cachot, là en bas ; voici l’ordre pour qu’on te les délivre. Ils sont en train d’y cuver honorablement leur vin.
— Ah ! ah ! dis-je en riant, tu me les as fait ramasser pour me prouver que ta police est bien faite. Te souviens-tu, maître suffète, quand j’étais timonier à bord de ton navire, et que tu vins me réclamer dans la prison de Kittim, où ils m’avaient mis, parce que j’avais cassé la tête au gros marchand de Séhir ?
— Oui, oui, fit joyeusement le suffète. Nous étions jeunes dans ce temps et je commandais l’Achmoun, un joli bateau. Moi aussi j’ai fait du bruit quand j’étais matelot et pilote et que j’arrivais à terre la bourse bien garnie. Maintenant je suis vieux, je ne peux plus naviguer, et je suis échoué ici sur le rivage comme une vieille carcasse démâtée. Je rends la justice au peuple : quand on est jeune, on s’amuse à fendre les têtes, et quand on est vieux, les faire couper !
— Qu’est-ce qu’ils ont fait, mes garçons ? demandai-je.
— Il paraît, me répondit l’amiral en riant, qu’ils s’étaient mis dans la tête de faire danser un prêtre de Dionysos. Ils l’avaient emmené boire avec eux, l’avaient enivré, lui avaient barbouillé la figure de rouge et de bleu, et voulaient absolument le faire danser. Là-dessus, des soldats ligures ont tenté de mettre le holà et de protéger le prêtre. Tu comprends que tes garçons n’ont pas perdu cette belle occasion de querelle ; deux Ligures sont restés sur le carreau, et la garde amirale étant survenue au tapage m’a conduit quatre de tes ivrognes, que je me suis empressé d’envoyer au cachot. Mais je ne les ai pas fait fouetter : tu sais que je suis indulgent pour les gens de mer. Délit commis à terre, délit oublié : il faut bien que le marin s’amuse, et on a beau être vieux et amiral, on se rappelle le temps où on était jeune et pilote. »