Je descendis au cachot, qui est dans de grandes salles voûtées et sans lumière construites sous le palais. Les unes servent de prison et les autres de dépôt d’armes et de munitions. Dans l’une de ces caves, je reconnus, à la lueur d’une torche que portait le guichetier, Bicri et trois de nos matelots, l’oreille fort basse. Après que je les eus fortement sermonnés, malgré mon envie de rire, je les envoyai consignés à bord. Ils ne se firent pas prier pour déguerpir, car les cachots du palais amiral ne sont pas précisément un lieu de plaisance, et on n’en sort généralement que pour aller à la croix ou à la potence.
En remontant sur le quai du Cothôn, je me rendis à l’Arsenal par le passage souterrain pratiqué sous les quais, et je m’occupai, le reste de ce jour, du radoub de mes navires, qui fut terminé le soir même. J’en fus si content, qu’en revenant à bord je fis grâce à mes tapageurs, leur accordant encore la journée du lendemain pour se réjouir avant le départ.
J’employai cette journée à me rendre tout seul, en compagnie de l’esclave Libyen de mon hôte, à un petit temple de Baal Hamoun qui est dans la campagne, à peu de distance de la ville d’Utique.
Ce temple est au milieu d’une vaste et sombre forêt. Il est oblong, voûté sans porte ni fenêtre, n’ayant qu’une petite ouverture au dôme, par laquelle sort la fumée des sacrifices. On y pénètre par un passage souterrain, caché dans des broussailles sous une grosse pierre[*]. Trois vieux Libyens demi-nus, qui nous attendaient là, écartèrent la pierre, après avoir causé à voix basse avec l’esclave. Par le souterrain, j’arrivai dans une petite salle obscure, d’où j’entrai dans une seconde salle en me glissant entre le mur et une pierre plate posée de champ qu’on faisait tourner comme une porte sur ses gonds. Cette seconde salle était éclairée par deux lampes rougeâtres et fumeuses. Au fond, il y avait une autre pierre plate dans laquelle était percé un trou rond. On me fit rester dans cette salle, et un des Libyens, faisant tourner la pierre, me laissa jeter un regard dans la troisième salle. Elle était toute petite, et au fond, dans une niche, était une pierre incisée et tailladée qu’ils me dirent être le dieu. Sur leur ordre, je me prosternai par trois fois, puis ils amenèrent devant la niche un mouton noir dont l’esclave m’avait fait munir, et l’égorgèrent là, en faisant couler son sang dans une pierre creusée qui était par terre. Après cela, ils sortirent, refermèrent la pierre de la troisième salle où il ne resta que la niche, le dieu et le mouton égorgé, puis me dirent d’appliquer mon oreille contre le trou de la pierre plate, ce que je fis. Aussitôt ils éteignirent les deux lampes et nous restâmes dans une obscurité complète.
Je me prosternai.
« Homme phénicien, dit une voix sourde, qui sortait de dessous terre, du fond du caveau, que me veux-tu ?
— Oracle du dieu Hamoun, répondis-je saisi d’émotion, je veux savoir de toi si je dois naviguer à l’ouest, passé le détroit de Gadès, et s’il s’y trouve des terres ?
— Elles s’y trouvent, répondit l’oracle.