— Faut-il aller vers le nord pour les trouver, repris-je, ou vers l’ouest franc, ou vers le sud ?
— Elles sont, répondit l’oracle, au nord, elles sont à l’ouest, elles sont au sud.
— Mais, dis-je enhardi, quelle est la meilleure route à tenir ? Doublerai-je le promontoire Sacré, ou reconnaîtrai-je d’abord le cap de Gadès ?
— Tu m’en demandes plus qu’un mortel n’en doit savoir. Laisse-moi, je ne puis plus répondre. »
Les Libyens firent tourner la première pierre, et nous sortîmes à tâtons par le souterrain. Je leur fis un beau présent, et je retournai vers la ville, ému, perplexe, mais plein de confiance, et résolu à chercher des terres nouvelles en dehors du détroit de Gadès, dans le grand Océan.
En revenant, je demandai à mon Libyen s’ils avaient beaucoup de temples souterrains pareils en Zeugis et en Byzacium. Il me dit qu’ils en avaient de plus beaux dans l’intérieur du pays, construits régulièrement avec des voûtes et des dômes, mais que les plus anciens, les vrais temples des Atlantes, étaient faits comme celui que nous venions de voir ; qu’il y en avait se composant seulement de deux pierres plates non taillées, posées de champ, avec une troisième placée par-dessus ; d’autres d’un plus grand nombre de pierres forment une allée couverte ; que les uns étaient à découvert, et que d’autres étaient cachés sous des monceaux de terre formant une colline ronde. Au sommet de ces collines, ils avaient quelquefois trois pierres placées deux de champ et l’autre par-dessus, et il y avait des cercles de grandes pierres autour de la colline. Les unes étaient des temples, d’autres des tombeaux, et il y en avait qui, par leur nombre couvraient une grande étendue de terrain. Quand on suivait ces groupes de temples, tombeaux et collines artificielles, on pouvait voir que leurs rangées formaient l’image d’un homme, ou d’un serpent, ou d’un œuf, ou d’un scorpion. Voilà ce que disait mon Libyen. Mais quand je lui demandai ce que signifiaient ces images, et pourquoi ces temples étaient les uns souterrains, les autres découverts, et ce qu’étaient les tombeaux de cette forme, je ne pus rien tirer de lui, sinon que c’était de la magie et de grands secrets qu’ils tenaient de leurs pères. C’est tout ce que je pus apprendre.
Le lendemain, de bonne heure, je m’en fus, avec la permission du suffète amiral, faire puiser notre provision d’eau dans les belles citernes du quai. Elles sont à deux compartiments : l’un qui reçoit l’eau trouble des pluies découlant des rues dallées, des quais et des terrasses ; l’autre qui reçoit cette eau quand elle a reposé et s’est clarifiée. Les deux compartiments communiquent par des robinets en pierre à tête carrée, qu’on tourne au moyen d’une clef de bois. Toutes les maisons particulières et tous les établissements publics de nos villes de Libye ont de semblables citernes, et dans les villages de la campagne il y a aussi des citernes découvertes se composant de deux cercles accolés, dont l’un sert de réceptacle et l’autre de réservoir.
Hannibal, qui s’était diverti à visiter les remparts, me dit qu’ils étaient aussi bâtis sur citerne. Il les trouvait fort beaux. Ces murs de blocage n’ont pas moins de vingt-quatre coudées d’épaisseur à la base et dix-huit au sommet. Aux deux tiers, au-dessus de la portée des béliers, les logements des soldats sont pratiqués sur deux étages dans l’épaisseur du mur, et on y monte par des rampes en pente douce. A trois quarts de portée d’arc en avant est une seconde ligne de murs moitié moins hauts, et plus avant encore, une palissade avec retranchement et fossé. Seulement, Hannibal avait observé sur la droite de la ville, tirant de l’Arsenal vers la campagne, un point faible, attendu qu’il était dominé par une hauteur, et il jugeait qu’on devrait y bâtir un fort couvrant cette hauteur et la joignant aux murs de la place. Sur ce point, je suis de son avis.
Le cadran solaire établi par le suffète au-dessus du palais amiral marquait midi, quand, après avoir fait l’appel et trouvé tout le monde au complet, j’allai prendre congé du bon Adonibal. Le vieux suffète nous fit ses adieux avec toute sorte de souhaits de prospérité, et étant retournés à nos navires, je donnai l’ordre du départ. L’amiral, debout sur son balcon nous regarda partir, et nous le saluâmes de nos acclamations. Derrière nous sortirent quatre autres navires, qui se rendaient à Massalie, aux embouchures du Rhône, avec chargement complet.