On compte d’Utique au détroit huit mille huit cents stades, que les navires rapides franchissent ordinairement en sept jours. Mais je trouvai une mer démontée et un vent du sud des plus violents qui nous contraignirent à une lutte continuelle. Ma navigation fut des plus rudes et des plus fatigantes. Je n’atteignis que le quatrième jour le promontoire des Cabires ou des Sept Caps, qu’on reconnaît ordinairement le deuxième, et je dus tellement courir des bordées au large pour le doubler que je finis par perdre la terre de vue, et que je dus fuir devant le temps par une mer furieuse qui me poussait au nord-ouest. Le septième jour de mon départ d’Utique, je reconnus le grand cap qui est le premier sur la côte, au sud des îles Pityuses[2].
« Tarsis ! s’écria Himilcon, qui causait peu par le mauvais temps, ayant autre chose à faire qu’à bavarder, voilà Tarsis ! »
Tous mes nouveaux se précipitèrent sur le pont ; mais avec les embruns et la pluie qui nous assaillaient sans relâche, il fallait nos yeux à nous pour voir quelque chose.
Je me remis à courir des bordées pour éviter la côte, qui est dangereuse de ce côté. Heureusement que je m’étais outillé à Utique pour faire de grandes provisions d’eau, car dans les parages de l’Ouest on n’atterrit pas comme on veut. J’avais à boire pour quinze jours.
Trois jours d’un combat acharné contre la mer me firent atteindre en même temps la côte de Libye et la fin du mauvais temps. La pluie cessa, le vent restant au sud-est, mais très-maniable. Le soleil reparut, et dans la nuit même, pendant que tous mes passagers dormaient, Himilcon et moi nous reconnûmes les hautes montagnes à pic de Calpe et d’Abyla. Bientôt nos navires passèrent sous cette muraille de rochers qui termine Tarsis au sud, et le matin, nous avions en vue la pointe qui ferme au sud la baie magnifique de Gadès. Sur cette langue de terre basse et plate, la blanche Gadès nous apparut avec ses dômes et ses terrasses, tout entourée de verdure, et bientôt nous rangions l’île où le sémaphore s’élève au milieu des maisons pressées et à côté du dôme du temple d’Astarté. Nous entrâmes dans le bassin du port, qui est à la fois port marchand et port de guerre, tandis que nos trompettes sonnaient et que nous saluions la terre de trois cordiales acclamations. Nous étions arrivés au premier but de notre voyage : nous étions en Tarsis.
XIII
Les mines d’argent.