— C’est facile à comprendre, répondit Tsiba. Il faudrait que les marchands s’associassent pour louer ou acheter des soldats, afin de chasser tous les sauvages des districts argentifères et de s’y établir solidement. Ensuite, sous la surveillance de trois ou quatre hommes habiles et entendus en ces sortes d’affaires, on ferait travailler aux mines les Ibères qu’on aurait faits prisonniers, et on leur adjoindrait des esclaves de rebut achetés à bas prix, et des criminels déportés ici, qui ne coûtent que la nourriture.

— Voilà qui est bien, dis-je à mon tour, coupant la parole à Hannibal qui s’apprêtait à répondre quelque sottise ; ce qu’il m’importe de savoir, c’est s’il est possible de se procurer actuellement des esclaves à bon marché, et si les sauvages des districts argentifères se montrent pacifiques ou hostiles.

— Pour ce qui est des esclaves, me répondit Tsiba, tu n’en trouveras pas un sur le marché ; tous ont été achetés et sont actuellement employés aux mines. Quant aux sauvages, ils se sont montrés jusqu’ici pacifiques, mais ils louent cher leurs services, et, sachant le prix que nous attachons à l’argent, se font payer tant qu’ils peuvent.

— Pacifiques ! s’écria Himilcon, en montrant la place de son œil absent ; je ne sais pas ce que vous appelez pacifique ! si vous entendez par pacifiques les coups de lance dans les yeux et les cailloux de rivière dans l’estomac, je ne pense pas qu’il y ait des gens au monde vous donnant plus de pacifique que ces Ibères de Tarsis. »

La veuve se mit à rire, car c’était une femme très-gaie, outre qu’elle était prudente et bien expérimentée dans le négoce.

« Pilote Himilcon, dit-elle, je connais tes malheurs ; n’est-ce pas moi-même qui, lors de votre dernier voyage ici, ai pansé tes blessures avec de l’huile et du romarin ? Mais à présent, crois-moi, les tribus du Bétis sont plus disposées à recevoir des marchandises qu’à donner des coups de lance, et avec le temps j’espère qu’ils finiront par nous être tous assujettis et soumis !

— Et alors, m’écriai-je, le Zeugis et le Tarsis seront les deux plus belles pierreries de la couronne de notre mère, Sidon la grande ville ! »

Chacun vida sa coupe, entendant ce nom qui nous était cher.

« Écoute, me dit Tsiba, nous allons présentement nous rendre chez le suffète amiral. Peut-être trouvera-t-il quelque moyen de te fournir des bras pour l’exploitation des mines. Avec ton équipage et ces hommes d’armes que tu amènes, tu es en force pour protéger tes travailleurs contre toute velléité hostile des Ibères, et le Bétis est assez large pour porter tes navires jusqu’à une journée de marche seulement des districts argentifères les plus riches. »