— Nous verrons à être celui-là, dit très-judicieusement Hannibal.

— J’ai, dit Tsiba, dans le pays des mines, un traité avec le chef ibère Aitz, moyennant lequel il me fournit des travailleurs, des porteurs, et laisse mes douze cents esclaves fouiller le sol. Cent guerriers et mon chef de travaux les surveillent dans un fortin qu’ils ont construit à mes frais. Si Magon ici présent veut s’engager à me remettre le cinquième de ce qu’il rapportera, je m’engage, de mon côté, à lui donner des lettres pour mon chef de travaux et le faire bénéficier de mon traité et du concours de mes gens.

— C’est raisonnablement parlé, dit le suffète.

— J’y souscrirai volontiers, dis-je à mon tour si Tsiba veut réduire à un sixième sa part dans mon exploitation. »

Nous débattîmes un instant ce partage. Enfin Tsiba consentit à la réduction que je demandais. Hannon rédigea sur-le-champ en double les clauses de notre accord, et nous allâmes au temple d’Astarté faire un sacrifice à la déesse et lui jurer d’observer fidèlement notre traité.

Nous étions dans la bonne saison, et je ne voulais pas perdre de temps. Quatre jours après notre arrivée à Gadès, nos navires repartaient déjà, en route pour l’embouchure du Bétis. Deux jours d’une navigation facile nous y conduisirent. On sait que passé le détroit de Gadès il y a des marées comme dans le Iam-Souph, et même bien plus considérables. Je dus donc attendre quelque temps le flot pour franchir la barre du Bétis. A cette heure où la barre est praticable, l’entrée du fleuve présente toujours un spectacle des plus animés. Des navires phéniciens de tout tonnage, depuis le gaoul jusqu’à la barque de pêche, des pirogues ibères et d’autres grandes pirogues à voiles d’écorce brunes ou noires, et jusqu’à de longues pirogues celtes faites de peaux cousues ensemble, glissent sur la mer et se croisent en tous sens, entrant ou sortant du fleuve. Ces embarcations ne sont jamais vides ; elles partent chargées de marchandises et de provisions, et reviennent chargées de minerai, car tout ce qui se consomme aux mines vient de Gadès. Ma flottille franchit heureusement la barre, et comme le courant était fort et le vent nul, je remontai à la rame.

Le fleuve Bétis, aux eaux rapides et jaunâtres, coule entre des berges boisées ou des plateaux arides. Le pays est sauvage et montagneux. De loin en loin, on rencontre quelques villages d’Ibères, formés de huttes en boue et en branchages ; ces huttes sont peu élevées, car elles sont construites au-dessus de terriers dont elles ne sont que le toit. Les villages de nos mineurs sont construits en huttes plus grandes et plus propres, mais avec les mêmes matériaux. Seulement, au centre de chacun d’eux se voit un enclos palissadé avec un réduit ou fortin crénelé, bâti de briques crues et cuites.

« Voilà, dit Hannon, un pays qui n’est pas gai. Je pense que l’argent qu’on en rapporte se dépense plus joyeusement qu’il ne s’acquiert.

— Tous ces lieux que nous voyons, observa Hannibal, sont naturellement très-forts, et le Bétis serait une très-bonne ligne de défense. Il a dû se livrer par ici de vigoureux combats.

— Hélas ! s’écria Himilcon, j’en sais quelque chose ! Dans ce pays de Tarsis, on a plus vite fait de crever un œil à un honnête homme que de lui offrir une coupe de vin d’Helbon. Tenez, regardez là-bas : les voilà, les coquins ! les voilà, les vils sauvages ! » Tout le monde regarda du côté qu’indiquait le pilote. En effet, une vingtaine de sauvages marchaient, ou plutôt couraient à la file le long de la berge, paraissant observer nos vaisseaux. Ils avaient la tête entourée d’une sorte de turban en tissu d’écorce, un lambeau de la même étoffe serré autour des reins, et du reste complétement nus. Ces hommes ont la peau très-hâlée, les cheveux noirs, les yeux petits et obliques ; ils sont bien faits, de moyenne stature, et extrêmement agiles. Quelques-uns, parmi eux, semblent être d’une autre race : ceux-là ont la tête longue, sont très-barbus, de haute taille, maigres de corps et affreusement laids de visage. Tous étaient armés, portant des boucliers oblongs et étroits, des casse-tête, des frondes et des lances ou javelines en bois très-dur, la pointe durcie au feu, ou garnies d’une pointe de pierre ou d’os.