Deux jours après, nous étions de retour à Gadès. Je fis aussitôt mon partage avec Tsiba, puis j’ordonnai de préparer un grand festin, et je réunis mes compagnons sous une tente dressée dans les jardins autour de la ville.

« Compagnons, leur dis-je, à présent notre voyage est fait. Les instructions du roi David sont suivies, les ordres du roi Hiram exécutés. Les serviteurs du roi David vont retourner dans la riante Palestine, et je les réunis ici pour leur faire mes adieux. »

Chamaï se leva, très-pâle.

« Capitaine, me dit-il en me regardant en face, je ne comprends pas bien ce que tu veux dire.

— Je veux dire ceci, lui répondis-je. Je chargerai mon argent sur un de ces navires, sur le Dagon ; Asdrubal en prendra le commandement et vous ramènera Jaffa, toi, Abigaïl, Bicri Hannibal et les autres. Votre mission est finie, et le Dagon est à la disposition de tous ceux qui veulent à présent se rapatrier. »

Hannibal se leva à son tour. Le brave capitaine avait l’air tout ému.

« Eh bien, et toi ? me dit-il d’une voix étranglée. Et Himilcon, le bon Himilcon ici présent, qui vide en ce moment cette grande coupe ? Et Amilcar, et Gisgon ? Vous ne retournez donc pas, vous ?

— Non ; nous, c’est différent, nous restons ; » répondis-je.

Hannibal me regarda d’un air étrange. De grosses larmes parurent dans ses yeux. Chamaï donna un si furieux coup de poing sur le dossier de la chaise de bois peint qu’on m’avait dressée, qu’il la brisa en morceaux. Quant à Bicri, qui s’était levé aussi et qui écoutait attentivement, il se mit à siffler entre ses dents la chanson de sa tribu, ce qui était de sa part une marque de parfait dédain. Il y eut un moment de silence.