D’un bond je fus au gouvernail, à côté du timonier.
« Rame arrière ! m’écriai-je. Faites des signaux aux autres navires !»
On alluma à la hâte des torches et des fanaux, mais il était trop tard. Un long cri de détresse nous apprit que le Dagon venait de s’échouer.
Je fis virer de bord pour retourner en arrière, et je vis ce spectacle douloureux du Cabire couché sur le flanc, au milieu des brisants.
L’Astarté restait intacte. J’avais les écueils devant moi et sur les côtés. Je manœuvrai pour retourner en arrière et retrouver le chenal par où j’étais entré dans ce cercle de rocs à fleur d’eau. Mais un courant violent et la force du vent rendaient vains tous mes efforts. Au bout d’une heure de lutte, j’entendis encore le grondement des brisants et je vis la mer blanchir sur les roches aiguës. Pour la vingtième fois, je donnai l’ordre de virer de bord. Mais cette fois, j’avais à peine commencé à reculer pour la manœuvre qu’un choc violent et un craquement horrible m’apprirent que l’Astarté talonnait. Nous venions de toucher par l’arrière. La nuit était noire, nos trois navires étaient perdus !
Le reste de la nuit fut affreux. Au petit jour, le vent tomba et je pus voir que nous étions enfournés dans un cercle d’écueils, mais à moins d’un demi-stade d’une plage accessible, à trois jets d’arc de la terre. Au delà des brisants qui nous avaient arrêtés, la mer était calme, la terre proche : nous étions relativement hors d’affaire.
Nous étions naufragés, mais la vie sauve. La plupart de nos hommes descendirent à terre, et sur mon ordre ceux qui hésitaient encore abandonnèrent les navires. L’Astarté n’était pas précisément en bonne situation : la mer la battait furieusement ; le Cabire avait été tiré à terre : celui-là était sauvé ; quant au Dagon, il me paraissait bien malade. Quoi qu’il en fût, j’eusse préféré périr mille fois que de quitter le vaillant navire qui m’avait amené de si loin, avant de savoir si sa perte était irrémédiable et définitive. Je restai donc sur le pont de mon Astarté. Malgré mes efforts, Amilcar, Asdrubal, Gisgon et Himilcon y restèrent avec moi. Quant à Chamaï, qui ne voulait pas s’en aller, je le chassai de force. C’était affaire à nous, chefs marins, et non à d’autres, de nous cramponner jusqu’à la dernière heure aux planches de nos navires.
Quand le jour se leva, le temps s’était un peu calmé. La mer était toujours blanchie par l’écume, mais la lame était moins forte et le vent moins violent. A quelques encablures de nous, je vis la terre qui me parut verdoyante, le ciel découvert, bleu pâle avec des nuages blancs. Au bord de la mer, nos compagnons nous faisaient des signes, et bientôt l’agile Bicri, sautant de roche en roche, s’aventura jusqu’à notre bateau. Il était suivi de Dionysos, qui ne le quittait guère.
Tout bien examiné, la situation était moins mauvaise que je ne croyais. A marée basse, je pus visiter les coques ; celle de l’Astarté avait peu souffert, elle était engagée entre deux roches et solidement maintenue. Je pensai même, tout de suite, qu’à la première marée un peu forte il serait possible de la renflouer. Quant au Dagon, il s’était si malheureusement jeté sur les roches aiguës, que la mer devait le mettre en pièces à courte échéance et à coup sûr. Je profitai de la marée basse pour organiser immédiatement un va-et-vient et décharger nos navires. Nos compagnons avaient trouvé à terre un ruisseau d’eau douce ; un bois voisin nous fournissait du combustible. On put donc dresser tout de suite un camp. Je le fis entourer d’un fossé, et Hannibal y distribua les logements et les postes. A la marée basse suivante, j’achevai mon déchargement, je fis démâter l’Astarté et enlever du Dagon, que la mer démolissait peu à peu, tout ce qu’on put enlever, maîtresses planches, bancs de rameurs et même fragments du doublage en cuivre. Pendant tout ce temps, nous ne trouvâmes pas trace d’indigènes.