En longeant la côte, je trouvai l’embouchure d’une grande rivière, si large que je la pris d’abord pour un golfe. J’y pénétrai. Elle était bordée de collines boisées et verdoyantes. Ce pays était gai et de bon aspect. Je résolus de m’y arrêter, et je n’eus pas de peine à trouver un excellent mouillage au milieu de l’estuaire où j’avais pénétré.
« Sur mon âme, voici un village celte[*] ! s’écria Gisgon en désignant sur la plage des huttes de branchages à toit conique fait de chaume et de roseaux. Je reconnais leurs cabanes ! »
Le pilote sans oreilles ne voulut pas attendre la fin des préparatifs de débarquement, et s’en alla dans une des barques avec quatre rameurs, impatient de revoir ses vieilles connaissances.
Gisgon ne s’était pas trompé. Une demi-heure après, nos navires furent entourés de chétives pirogues, montées par des Celtes ; quelques-uns de ces sauvages étaient si curieux de nous voir que, ne trouvant pas de place dans les pirogues, ils se jetèrent à la nage. En un instant, notre pont fut encombré de Celtes croassant leur langue désagréable, parlant tous la fois, riant, gesticulant, au demeurant tout à fait pacifiques. Ces hommes n’étaient point aussi barbares que les gens de Tarsis. Ils sont vêtus d’une espèce de robe très-courte, faite d’une étoffe grossière qu’ils tissent eux-mêmes. Leurs jambes sont entourées de deux sortes de manches ou longs caleçons qui leur descendent jusqu’à la cheville. Ils sont de belle stature, ont le visage rond, le teint blanc, les yeux clairs et généralement bleus, les cheveux bruns ou même blonds, la physionomie riante et les gestes affables. Quelques-uns d’entre eux ont des armes, des outils et des bijoux de bronze qui leur viennent de Phénicie par les embouchures du Rhône et la tribu des Salyens ; mais la plupart en sont encore aux instruments de bois, de pierre ou d’os, assez bien travaillés d’ailleurs.
Ces bons Celtes étaient des pêcheurs. Je visitai leur village établi sur pilotis au milieu des eaux. J’échangeai avec eux diverses marchandises pour de la poudre d’or. Tous me rapportèrent que leurs tribus venaient du nord-est et qu’ils étaient établis dans le pays depuis moins de cent ans. Ils avaient refoulé devant eux des gens semblables aux Ibères et aux Ligures, grands ou petits ; derrière eux venaient d’autres Celtes qu’ils nommaient Galls et Kymris.
Après avoir quitté leur village, ou leur mas, comme ils disent, je repartis vers le nord. Huit jours d’une navigation passable me conduisirent dans un dédale d’îles, d’écueils et de rochers tenant la terre ferme, où je trouvai d’autres Celtes, nommant ce pays Ar-Mor, c’est-à-dire le pays de la Mer. Ils m’assurèrent qu’au nord de leur contrée se trouvait une grande île, riche et fertile. Je continuai donc hardiment ma navigation.
Au bout de deux jours, je fus pris dans une tempête épouvantable. Cinq jours durant, j’errai sur la mer dans un brouillard épais, que mes compagnons appelèrent « le poumon marin ». Traîné au hasard dans cette mer écumeuse et noire, roulant sans direction dans cet air épais, sombre et humide, il nous semblait que nous étions dans le royaume des morts.
La nuit du sixième jour, j’ignorais absolument ma direction.
Nous dérivions au gré du vent et des flots. Vers le milieu de la nuit, accablé de fatigue, je m’assoupissais au pied du mât, quand la voix stridente d’Himilcon, dominant le bruit de la tempête, me fit lever en sursaut.
« Brisants devant nous ! » criait le pilote.