Le plus triste de tous était le pauvre Himilcon ; non que le vaillant pilote, endurci par de longs voyages, craignît la brume ou le froid. Mais la provision de vin diminuait de jour en jour, et l’heure où elle serait épuisée s’approchait avec une rapidité fatale.

« Hélas ! disait Himilcon à chaque outre qu’on entamait, il serait barbare et cruel de ne point boite de si bon vin ; mais combien en reste-t-il ? Douze outres à peine ! Douleur amère ! Quand ce triste hiver sera terminé, nous saluerons le joyeux printemps en buvant de l’eau ! Ah ! qu’il serait temps de mettre un terme à ce long voyage, et de retourner dans la Phénicie, voir les vignes sur les coteaux de Béryte ! »

Ainsi gémissait le pilote d’une voix dolente, et Hannibal compatissait à ses chagrins. Je ne dis pas que plus d’un d’entre nous ne vît avec ennui approcher le moment où nos outres seraient sèches et vides. Mais le seul Hannibal s’associait, à haute voix, aux mélancoliques réflexions de l’altéré pilote.

Enfin, le soleil oblique remonta dans le ciel, et nous pûmes jouir de quelques journées plus claires. La mer, presque toujours démontée, reprit un peu de calme. Notre nouveau navire était terminé, et nous le lançâmes, en célébrant la fête de l’ouverture de la navigation. Les Kymris y assistèrent. Nous y vîmes leurs prêtres et prêtresses, qui, pour nous faire honneur, se dévêtirent et se peignirent le corps de bleu et de noir. Le soir même, nous fîmes un grand festin de venaison, de poisson, d’orge et de racines du pays. On servit le dernier vin qui nous restait.

« Et maintenant, dit Himilcon, remplissant sa coupe jusqu’au bord, buvons à notre heureuse navigation et à notre prochain retour.

— Nous y songerons plus tard, répondis-je. Notre voyage n’est pas actuellement terminé. »

Tout le monde me regarda d’un air stupéfait, car chacun croyait fermement que nous allions prendre la mer pour retourner à Tyr et à Sidon.

« Comment, nous allons encore plus loin ? dit Chamaï en faisant la grimace. Nous allons encore nous plonger dans le poumon marin ?

— Libre à toi de nous quitter, repris-je, et de repartir pour ton pays. J’ai fait construire expressément ce navire-ci en place du Dagon afin de renvoyer, avec le chargement, ceux qu’effrayeraient de nouveaux voyages en ces pays brumeux. Mais moi, ne me restât-il que le Cabire, je pousserai encore en avant.