— Ho ! s’écria le jeune guerrier en se levant tumultueusement, peux-tu songer que je veuille t’abandonner ? Certainement, l’idée de rester encore plus longtemps sous ce triste ciel ne me réjouit pas ; mais où tu iras j’irai, quand tu devrais me conduire à la mort ! »

J’embrassai cordialement le brave garçon.

« A présent, continuai-je, je vais vous dire le motif qui me porte à pousser plus loin. Voyez cette pierre si jolie que je tiens dans ma main : elle est jaune, translucide et me paraît digne d’être mise à côté des plus précieuses de nos pays. Le Celte qui me l’a donnée l’appelle « ambre » et m’assure qu’à trente journées plus loin vers l’est se trouve un grand continent, et que sur la côte on ramasse abondance d’ambre ; la mer l’y rejette, et c’est un présent d’Astarté. Qui sait si cette mer immense, qui communique avec la Grande Mer à l’ouest par le détroit de Gadès et baigne le Tarsis et le pays des Celtes, ne communiquerait pas aussi par l’est ? Nous ne connaissons pas toute la côte nord de la mer Noire. Qui sait si, après avoir chargé d’ambre nos navires et découvert des terres immenses, nous ne reviendrons pas à Sidon par le détroit, la côte de Carie et Kittim ? »

Les noms familiers de ces pays, voisins du nôtre, réjouirent tous nos compagnons, et mes projets les enflammèrent. Il fut résolu que nous reprendrions notre navigation vers l’est et que nous irions à la côte de l’ambre.

« Avec ou sans vin, » comme disait Himilcon.

Notre nouveau navire fut appelé Adonibal, en souvenir du brave suffète d’Utique. J’y fis charger notre étain. Chaque navire embarqua provision d’eau et quantité de viande et de poisson fumés et salés. Je me procurai aussi du grain et quelques fruits aigrelets et assez mauvais, puis je pris la mer, après que nous eûmes fait nos adieux à ces bons Kymris qui nous avaient rendu si agréable le séjour de leurs îles. Quelque temps encore ils nous accompagnèrent sur leurs barques de peaux cousues, mais nous allions trop vite pour eux. Bientôt nous les perdîmes de vue, et je doublai le cap occidental de la grande île de Preudayn.

Six jours d’une navigation pénible, par une mer rude et fatigante, nous conduisirent au cap oriental de l’île. De là, nous dirigeant vers l’est, je rencontrai une côte plate, basse, que je suivis avec précaution pendant huit jours. Je finis par arriver à l’estuaire d’un très-grand cours d’eau. A quelques heures de navigation de cet estuaire, la côte remontait vers le nord. Malgré le vent debout furieux et la mer démontée qui fatiguait nos navires, je suivis encore cette côte pendant cinq jours, cherchant obstinément un passage vers l’est. Plusieurs fois, dans les terres, les feux allumés me firent voir que le pays était habité : mais je n’entrai pas en communication avec les habitants. Enfin, après tant d’efforts, le mauvais temps continuel et l’état des vivres me forcèrent de renoncer au passage qui, après tout, n’existe peut-être pas. Je revins donc vers le sud-ouest, cherchant la terre un peu au juger.

Je finis par retrouver la côte marécageuse que nous avions longée en partant du cap oriental de Preudayn. Près de cette terre, je fis rencontre de quatre grandes pirogues kymris, marchant à la voile. Ces gens nous dirent qu’ils venaient du continent et qu’ils retournaient en Preudayn, où ils rapportaient de l’ambre. Ils me confirmèrent que j’en trouverais grande quantité le long de la côte, du côté de l’est. Je me décidai alors à reprendre ma navigation dans cette direction, quand nous fûmes enveloppés d’une brume épaisse qui nous réduisit à nous arrêter. Nos barques, envoyées à la découverte, finirent par trouver la côte à tâtons. Pour nous faire retrouver, j’avais fait allumer à bord des fanaux et des torches en grande quantité.

Enfin, nos barques nous rejoignirent, non sans peine, et, marchant à la rame, nous finîmes par trouver quelque chose qui ressemblait à la terre. C’était le pays de l’ambre.

« Allons, dis-je à mes compagnons, puisque nous ne pouvons rien trouver par mer, cherchons à trouver quelque chose par une autre voie, et débarquons. »