Il nous parut que nous étions entrés, presque au hasard, dans l’embouchure d’un fleuve. Nous fîmes aussitôt nos préparatifs de débarquement. L’atterrissage était exécrable, et le débarquement fut pénible. Nous étions littéralement envasés. Dans ce triste pays, tous les éléments sont confondus, et la terre, le ciel et l’eau semblent ne former qu’un. Plongés dans un brouillard humide et froid, nous avions bien de la peine à reconnaître les limites indécises de la mer vaseuse et de la terre boueuse. Après quatre ou cinq heures d’un rude travail, l’Astarté fut enfin solidement liée dans une crique du fleuve, et les autres navires tirés au sec, si tant est qu’on puisse appeler secs les sables trempés de ces pays. Le reste du jour fut employé à creuser un fossé autour de nos navires et à établir un camp. Bientôt la brume devint plus épaisse et nous enveloppa comme le poumon marin des îles de l’étain. Le jour terne et la nuit sans lune combattirent longtemps. Enfin l’obscurité fut complète.
Bicri, qui était parti à la découverte avec vingt hommes, revint des bois en grelottant, sans avoir vu personne. Il nous rapportait de bons fagots d’un bois humide, mais résineux et brûlant assez bien. On alluma les feux de toutes parts, et malgré l’épaisse fumée qu’ils dégageaient, on s’assit autour et on prépara le repas du soir.
Chamaï, enveloppé dans sa couverture, rompit le premier le silence.
« Quel affreux pays ! s’écria-t-il. Je ne pense pas que des créatures humaines puissent vivre sur cette terre désolée, dans cet air épais et sans soleil. Ce doit être vraiment le pays des monstres !
— Si le pauvre Jonas était ici, dit Hannibal, il voudrait voir ces monstres et ces bêtes curieuses ! Et Hannon nous dirait des bons mots !
— Que parles-tu de Jonas et de Hannon ? répondis-je. Ils sont au pays du soleil et de la lumière. Il y a longtemps qu’ils ont dû se sauver de chez leur barbare de Tarsis, et retourner à Gadès, pour Sidon la grande ville !
— Plaise aux dieux que nous la revoyions ! s’écria Asdrubal.
— Oui, repris-je, et maintenant sans doute ils se promènent dans les rues étincelantes, ou sur le Liban parfumé, baignés le jour dans les clairs rayons du soleil, et contemplant la nuit les astres d’or dans le ciel pur.
— Et buvant de bon vin, soupira Himilcon, de bon vin d’Helbon, et du vin de Byblos, et du vin de Béryte, et du vin de Sarepta, et du vin de Nectar....
— Tais-toi ! s’écria Hannibal, que cette énumération du pilote exaspérait. Tais-toi, Himilcon ! Tu me rendrais aussi ivrogne que toi.