— Ivrogne, moi ! gémit Himilcon en montrant son gobelet rempli d’une eau trouble et jaunâtre. Dieux Cabires ! Mais avec quoi donc m’enivrerais-je ? »

Tout le monde était comme engourdi par ce ciel brumeux et cette terre humide. Guébal lui-même restait immobile ; à peine faisait-il des grimaces, malgré les étoffes de laine dont Bicri et Dionysos l’entouraient pour le réchauffer. Nous nous couchâmes autour de nos feux, et la fatigue nous endormit d’un sommeil lourd et pénible.

Au matin, un jour indécis, gris, terne, sans soleil, finit par nous éclairer. Le bouillant Chamaï se fâcha tout rouge.

« Mais il n’y a donc pas de soleil dans ce pays maudit ? s’écria-t-il.

— Que veux-tu que le soleil vienne faire par ici ? dit Gisgon. C’est comme au nord du pays des Celtes ; il vient quelquefois ; mais dès qu’il a vu comme tout est laid, il se dépêche de retourner sur la Grande Mer et sur sa chère Phénicie.

— Oh ! disait Aminoclès que ses craintes prenaient très-vite, c’est ici certainement l’Hadès et le royaume des ombres. Faisons vite un sacrifice pour que les dieux du sombre royaume nous soient favorables. »

Nous autres et nos marins, nous nous moquions bien de tout cela ; mais, à vrai dire, la tristesse de ce pays nous pesait sur le cœur. Je réunis mon monde et je pris la parole.

« Il s’agit, dis-je, de voir tout d’abord où nous sommes, et de tâcher d’entrer en relations avec les indigènes, s’il s’en trouve dans ces parages. Nous allons pousser une reconnaissance le long du fleuve, sans tarder. Bicri, avec vingt hommes, partira pour avant-garde. Amilcar, avec trente hommes, servira d’arrière-garde. Asdrubal et cinquante hommes resteront à la garde du camp et des navires. Chamaï, Hannibal et moi nous marcherons avec les autres entre Bicri et Amilcar. Mangeons vite un morceau et partons, le plus tôt sera le mieux.

— Quel dommage, dit Bicri, de n’avoir plus ici cette brute de Jonas et sa trompette ! S’il y a des sauvages, il les attirerait de cinq stades à la ronde. Enfin, mangeons et marchons ! »