Nous marchions au milieu des fondrières, ne sachant jamais si nous étions sur la terre ou sur l’eau. Enfin nous atteignîmes les forêts de sapins noirs et d’arbres grêlés, au feuillage rare et gris. Dans ces forêts coupées de flaques d’eau et de marécages il n’y avait pas créature humaine. Pourtant des hommes devaient y passer, car, dans quatre endroits différents, je trouvai leurs traces : c’étaient des débris de cabanes faites avec des roseaux, des tas de cendres, des os rongés portant la trace du feu et des monceaux de coquillages. En revanche, s’il n’y avait pas d’hommes, il y avait des bêtes. A chaque instant, nous apercevions sur le sol des empreintes fourchues paraissant provenir, les plus grandes de bœufs, les plus petites de cerfs. A juger d’après ces empreintes, bœufs et cerfs devaient être vraiment gigantesques. Dans un fourré assez épais, où Bicri suivit pendant deux cents pas la coulée faite par les animaux sauvages, il remarqua que des branches d’arbres avaient été brisées par les cornes de ces animaux, et d’après la hauteur de ces empreintes il inféra qu’il y avait là des cerfs de deux et même de trois palmes plus hauts que des chevaux. En revenant vers le camp, nous aperçûmes deux cerfs de taille beaucoup plus petite. Gisgon les reconnut immédiatement, et me dit qu’il en avait vu de pareils dans le pays des Celtes, où ils les appellent renn, et aussi tarenn. Ces renns s’enfuirent de fort loin, et à leurs allures farouches je conjecturai que les gens du pays devaient leur faire une chasse active, car moins un animal est pourchassé par l’homme, moins il montre de défiance. Bicri et Dionysos, se glissant sous la futaie, parvinrent à rejoindre les deux cerfs et les abattirent à coups de flèches. Ce fut pour nous une heureuse conquête, car nous manquions de viande fraîche. Les rennes sont de la taille d’un âne. Ils ont les jambes très-fines, le sabot large, le poil gris et fourni, un fanon de poils blancs sur la poitrine, et les cornes amples, velues et portées en avant. Les deux cerfs furent mangés le soir même, car nous étions nombreux.

Ils abattirent les deux cerfs à coups de flèches.

Le lendemain, j’envoyai Amilcar, avec deux barques, longer la côte, et je partis avec Hannibal, Chamaï, Bicri, Aminoclès et Dionysos, vingt archers et trente hommes d’armes, reconnaître le pays un peu plus loin. Dans les bois, nous fîmes la rencontre d’un troupeau de bœufs sauvages. Ces animaux monstrueux furent attaqués immédiatement. Aux premières flèches qui les piquèrent ils nous chargèrent avec fureur, et malgré le soin que nous mettions à nous réfugier derrière les arbres pour éviter leur choc, un des hommes d’Hannibal fut piétiné, et un autre lancé en l’air d’un coup de corne si malheureusement qu’il eut deux côtes brisées et les reins cassés. Trois de ces bœufs furent tués et dépecés, et leur chair emportée à notre campement. Au retour, Bicri blessa un cerf d’une taille colossale que Chamaï acheva d’un coup d’épée au défaut de l’épaule. Gisgon connaissait aussi cette bête-là, et la nommait elenn. Mais il nous dit qu’elle était rare dans le pays des Celtes. Ces elenns sont plus grands qu’un cheval ; ils pâturent aux basses branches des arbres, et ne peuvent atteindre l’herbe par terre que dans les terrains mous où ils enfoncent jusqu’au genou, parce que leur cou est court et raide. Leur ramure est aplatie, écartée des deux côtés de la tête et formidable. Leur force est prodigieuse, et ils n’ont rien de la timidité des autres cerfs, car ils font tête hardiment aux chasseurs. Ce sont des animaux qu’il n’est pas prudent d’aborder l’épée à la main, comme nous avons eu occasion de le voir par la suite, quand nous en avons abattu plusieurs.

Amilcar revint au campement, rapportant une bonne quantité d’ambre qu’il avait ramassée le long de la côte. Nous restâmes quinze jours à cet endroit, ramassant de l’ambre et abattant des bœufs sauvages, des renns et des elenns pour notre nourriture. Celui des nôtres qui avait péri le deuxième jour, tué par un bœuf sauvage, fut enterré à l’endroit même où le bœuf l’avait percé de ses cornes. Je plaçai sur son sépulcre un fragment de rocher, où je fis graver profondément son nom et une invocation aux dieux.

XVII

Qui était le dieu des Souomi[*].

Le seizième jour, l’ambre devenant plus rare et le gibier plus farouche, nos navires furent remis à flot, et nous reprîmes notre navigation dans la direction de l’est. Au bout de cinq jours la pénurie de vivres frais et le désir de faire de nouvelles découvertes me décidèrent à pénétrer dans l’embouchure de la grande rivière que j’avais déjà vue une fois, bien que l’aspect des lieux ne fût pas plus engageant que celui de notre précédente station. Après avoir tiré nos navires légers à terre et établi le campement entouré d’un fossé, je remis au lendemain l’exploration de l’intérieur des terres.