La nuit se passa tranquillement. Au jour, nous partîmes à la découverte. Cette fois, nous rencontrâmes tout de suite des traces fraîches indiquant la présence de l’homme. Près d’un feu encore allumé, se dressaient une douzaine de cabanes coniques : je fouillai ces cabanes ; j’y trouvai des armes et des ustensiles de pierre assez mal polis, deux haches et une marmite de cuivre de fabrication évidemment tibarénienne, des morceaux de viande crue et cuite et des poissons séchés. Ces cabanes avaient été évidemment abandonnées à la hâte. Dans l’une d’elles il y avait un lit de roseaux couverts de mousse encore chaude. Certain que les naturels n’étaient pas loin et qu’ils s’étaient enfuis à notre approche, je fis placer dans la plus spacieuse de ces cabanes une pièce d’étoffe rouge, des colliers et des bracelets de bronze, des perles de verre et d’émail, enfin tous les objets que je croyais propres à exciter la convoitise des sauvages. Ensuite je me retirai à trois cents pas de là, et nous fîmes halte.
Mon calcul ne me trompa point. Les sauvages parurent bientôt et visitèrent leurs cabanes. Voyant que nous ne bougions pas, ils se décidèrent à se rapprocher. Nous leur fîmes alors toutes sortes de signes d’amitié, puis je m’avançai vers eux, accompagné du seul Gisgon, qui leur adressa la parole en langue celtique. Mais ils ne l’entendaient point du tout, car ils nous répondirent dans une langue que ni Gisgon ni moi ne comprenions. Tout ce que je pus deviner, c’est qu’ils montraient souvent un marais voisin, en disant : « Souom, Souom, » et ensuite ils mettaient la main sur la poitrine, en disant : « Souomi ; » je conclus qu’ils appellent un marais « Souom », et qu’ils s’appellent eux-mêmes « les gens des Marais ». Ils nous montraient aussi leurs ustensiles de pierre polie et désignaient le nord-est en nous disant : « Goti. » Je pensai, par là, que Goti était le nom des gens qui les leur vendaient. C’est la première fois que j’entendais parler d’un peuple de ce nom, et ce qui me surprit beaucoup, c’est qu’ils me montraient leurs objets de bronze tibarénien et qu’ils disaient aussi : « Goti. » Appelleraient-ils Goti les gens du Caucase ? Je l’ignore.
Quoi qu’il en soit, j’avais déjà vu bien des sauvages dans ma vie, mais je n’en avais pas encore vu d’aussi laids. Leur tête grosse, leur face camarde, leurs yeux obliques et tout petits, leur bouche énorme, leur teint d’un brun jaunâtre, leur corps trapu et large planté sur de petites jambes grêles et rabougries en font des êtres affreux. Il est vrai qu’en répétant « Goti » et en levant la main, ils nous faisaient entendre que ces « Goti », avec lesquels ils paraissent avoir de fréquents rapports, étaient plus grands qu’eux et que nous.
Pour eux, ils étaient aussi misérables que laids. Couverts de lambeaux de peaux de bêtes, armés de casse-tête mal travaillés, de lances de pierre et de harpons à bouts en os, ils n’avaient même pas les ornements que les sauvages ont d’ordinaire. Un seul portait un collier de coquillages et de morceaux d’ambre non taillé. Celui-là, qui semblait être le chef, voulut nous donner une marque de grande amitié. Il nous tendit une corne de bœuf sauvage remplie d’un liquide jaunâtre, qu’il tenait à la main.
J’allais la prendre, lorsque l’éternellement altéré Himilcon s’en empara lestement, en la portant à sa bouche. Mais à peine eut-il avalé une gorgée qu’il fit une grimace épouvantable et laissa tomber la corne, en crachant avec toutes sortes de marques de dégoût.
Himilcon laissa tomber la corne.
« Pouah ! s’écria-t-il, les vilains sauvages ! Fi ! fi donc ! C’est de l’huile de poisson ! Pouah ! pouah ! »
Tout le monde se mit rire. Quant au chef, il ne riait pas. Il paraissait au contraire très-froissé du dédain qu’on témoignait à sa corne et son huile de poisson, et s’emporta jusqu’à faire des gestes de menace. J’essayai de le calmer, mais rien n’y fit. Lui et les siens s’enfoncèrent dans les bois.