Le pauvre Himilcon restait tout penaud.

« Capitaine, me dit-il, je suis un ivrogne et un fou. Fais-moi pendre à cet arbre prochain. Je le mérite pour mon étourderie.

— Allons, lui répondis-je, il n’y a pas de ta faute. Console-toi. Pour une occasion perdue de nous aboucher avec ces sauvages, dix de retrouvées. L’étrangeté du régal explique ta conduite.

— J’avoue, dit Hannibal, que j’ignore moi-même ce que j’aurais fait, si, croyant avaler quelque boisson douce et agréable, je m’étais empli la bouche d’une huile puante et nauséabonde. »

Nous reprîmes notre route le long du cours d’eau. A mesure que nous avancions, les traces humaines devinrent plus fréquentes. Nous rencontrions à chaque instant des groupes de sauvages qui nous suivaient en criant et en gesticulant. Nous leur faisions quelques petits présents, qu’ils nous arrachaient des mains plutôt qu’ils ne les acceptaient ; mais dès que nous essayions de nous approcher d’eux, ou de prendre quelqu’un de leurs objets en échange, ils s’enfuyaient à toutes jambes.

Bientôt le bois s’éclaircit. Nous approchions évidemment d’une grande agglomération. Enfin j’aperçus une vaste nappe d’eau, au centre de laquelle, sur une espèce d’îlot, il y avait nombre de cabanes coniques, groupées autour d’une cabane plus grande. Une étroite chaussée artificielle reliait la ville sauvage au bord de l’étang. Nous nous arrêtâmes à l’entrée de la chaussée.

Après avoir beaucoup crié et beaucoup gesticulé, les sauvages finirent par nous faire comprendre qu’ils ne voulaient pas nous laisser pénétrer dans leur ville. En revanche, ils se montrèrent tout disposés à trafiquer : ils nous apportèrent quantité de morceaux d’ambre auxquels ils ne paraissaient pas attacher grand prix. Il n’en était pas de même des objets usuels en leur possession, même des moindres. Ils ne voulaient se défaire ni d’une lance à pointe grossière en pierre éclatée, ni d’un hameçon d’os, ni de rien de ce genre. C’était encore bien autre chose pour les objets en pierre polie auxquels ils attachaient un prix infini. Ils nous en demandaient par gestes, en montrant les leurs, et semblaient surpris que nous n’en eussions pas. Pourtant ils con- naissaient le bronze, et même nos arcs et nos flèches, car, nous ayant montré des oiseaux sur des arbres, ils nous faisaient signe de tirer dessus. Bicri ne résista pas à la tentation de faire montre de son adresse et abattit plusieurs oiseaux.

Cependant la nuit s’approchait, et il ne paraissait pas prudent de rester là. Je donnai l’ordre de retourner à nos vaisseaux, et nous nous mîmes en route, escortés par nos gens des marais.

La nuit était si noire et le terrain si mauvais que nous nous égarâmes au milieu des bois, des marais et des fondrières. Le lendemain, au petit jour, le vent soufflant en tempête, je me trouvai, moi sixième, avec Hannibal, Chamaï, Himilcon, Bicri et un matelot, embourbé jusqu’à la ceinture dans un marécage. Nous eûmes beau appeler, courir de droite et de gauche après nous être dégagés, nous étions parfaitement perdus au milieu des bois. La situation était terrible. Elle se compliqua bientôt davantage. Comme nous cherchions dans la futaie quelque indice qui pût nous guider, nous fûmes subitement entourés de plus de deux cents sauvages qui se précipitèrent sur nous de toutes parts, la lance et le casse-tête à la main. Toute résistance était inutile et n’aurait abouti qu’à nous faire massacrer. Du reste nous n’eûmes pas le temps d’y songer. La forêt était si touffue, les Souomi sortirent des broussailles si près de nous, que nous étions renversés et garrottés avant même d’avoir pu mettre l’épée à la main. Aussitôt les sauvages nous emportèrent en dansant et en hurlant. Pour ma part, ils étaient quatre qui me tenaient, deux par les jambes et deux sous les bras. Un cinquième, qui dansait derrière moi, en se penchant à chaque instant pour mieux me voir, me prit mon épée, mon baudrier et mon bonnet. Nos capteurs paraissaient être préparés à cette expédition : ils avaient tous les cheveux teints en rouge et la figure barbouillée de noir et de bleu. J’avais trop pratiqué les barbares pour ne pas reconnaître immédiatement une peinture de guerre dans ces barbouillages.