Une heure après notre capture, nous traversions, bien malgré nous, la chaussée qui nous avait été interdite la veille, et nous entrions, portés et poussés à la fois, sous une des huttes coniques que nous avions remarquées. Un troupeau de femmes hideuses et une nuée d’affreux enfants nous accompagnèrent de leurs vociférations jusqu’au moment où nous fûmes jetés sur la terre froide et humide, dans cette cabane obscure. Aussitôt on tendit devant la porte un rideau fait de peaux de bêtes et on nous laissa seuls, plongés dans une obscurité complète. Un instant après, nous entendîmes, aux trépignements de la foule que tout le monde s’en allait. Le bruit des voix, des chants et des pas finit par s’éteindre, et nous restâmes étendus sur le sol, garrottés, dépouillés, déchirés, au milieu des ténèbres silencieuses.
Ce n’était pas avec de grosses cordes à travers les nœuds desquelles il est possible de glisser les mains que nous avions été liés, c’était avec des cordes d’écorce minces et souples, qui vous entrent dans les chairs au plus petit mouvement. Chamaï, qui se raidissait pour essayer de rompre ses liens, s’en aperçut bien vite, car il se coupa les poignets et ne put retenir un gémissement de douleur.
« Qui est-ce qui gémit ainsi ? demanda la voix d’Hannibal.
— C’est moi, répondit Chamaï ; j’essaye de casser mes cordes, et je ne puis pas.
— Sottise, de vouloir casser de la corde mince, dit Himilcon : on romprait plutôt un câble. Amiral Magon, es-tu là ?
— Oui, pilote, répondis-je.
— Et toi, Bicri ? reprit le pilote.
— J’y suis aussi, dit l’archer, mais j’aimerais mieux être ailleurs. Et Guébal qui est resté au camp avec Dionysos ! Si Guébal était ici, je suis sûr qu’il nous tirerait d’affaire.