— L’homme de Tarsis qui m’a crevé l’œil il y a douze ans ! s’écria Hirnilcon, éclatant de colère. Oui, lui-même, le vil gueux, il est avec Bodmilcar ; et je n’ai pas pu le prendre à la gorge, et tout à l’heure je mordais mon frein, pendant que je bouchais la voie d’eau creusée par l’abominable coquin que Gisgon et moi avons abreuvé à Gadès ! Un homme auquel j’ai fait boire du vin d’Helbon ! Du vin à un sicle la mesure ! Perfidie humaine ! Qui jamais aurait cru cela ? Ce vin était si bon ! »
Je mis un terme aux doléances du pilote en l’envoyant à son poste. La bourrasque devenait tempête, et par cette mer furieuse nous avions dérivé hors de vue de la passe, et nous étions là au hasard, ballottés dans la nuit, avec un navire avarié qui pouvait refaire de l’eau d’un moment à l’autre, et sans savoir au juste où nous allions.
Toute cette nuit, personne ne dormit. On se relayait dans la cale pour écoper l’eau que nous avions embarquée. Enfin la voie d’eau fut dégagée, et je pus faire consolider et calfater intérieurement les matériaux qui la bouchaient. Au bout de cinq heures de travail, nous étions saufs de ce côté. Au jour, nous ne voyions plus la côte, et la tempête nous chassait devant elle avec une rapidité effrayante. Je fis lâcher des pigeons, mais ils ne purent se maintenir contre le vent, qui dépassait en violence tout ce que j’avais vu jusqu’à ce jour. Je dus renoncer à lutter, et je me laissai chasser par l’ouragan qui me poussait vers l’inconnu.
XX
Le monde renversé.
Huit jours se passèrent dans ces angoisses. Ce n’est que le huitième que le vent se calma, que le ciel s’éclaircit et que j’aperçus la terre tout près de moi, une terre haute, un grand cap derrière lequel la côte fuyait à perte de vue vers le sud. Je continuai ma navigation de ce côté, et au bout de deux jours j’aperçus une île montueuse, toute verdoyante et de l’aspect le plus riant. Le temps était clair et chaud, le soleil rayonnant. Tout, dans ces parages, nous rappelait la Phénicie. Je résolus de débarquer dans cette île d’un aspect si engageant, d’autant plus que je tenais à radouber l’Astarté à fond, car elle faisait toujours un peu d’eau, et après tant de traverses nos navires avaient tous besoin de réparations. Je trouvai dans l’île une jolie baie où je débarquai sans retard. Aussitôt nos navires furent entourés de pirogues montées par des sauvages presque nus.
A ma grande surprise, ces sauvages nous parlèrent en libyen. C’étaient des Libyens rouges, à la tête allongée, au front déprimé, de vrais Libyens Garamantes. Nous étions les premiers hommes de l’Est qu’ils eussent vus dans leur île, mais un de leurs vieillards, qui avait été à Rusadir, se souvenait d’avoir vu des Phéniciens. Les autres nous firent très-bon accueil. Je m’informai d’abord de la situation de leur île. Ils nous apprirent que cette île était située au milieu d’un groupe d’autres et à l’ouest de la terre ferme de la côte de Libye. Mais quand je voulus me renseigner sur les distances, ces sauvages, peu voyageurs, me répondirent d’une façon tellement vague que je n’en pus rien tirer. Tout ce qu’ils me dirent, c’est que la côte de Libye se prolongeait indéfiniment du côté du sud, qu’elle était habitée par des Libyens comme eux, et que loin, bien loin vers le sud, vivaient des hommes tout noirs, monstrueux et semblables à des bêtes.
« Voilà pour moi ! s’écria tout de suite Bicri. Allons voir les hommes noirs ; nous leur ferons la chasse et j’en ramènerai un. »