Je coupais diagonalement la baie au nord de laquelle se trouve Tyr, pour passer au large du cap Blanc, qui la ferme au sud-ouest. De là je comptais reconnaître de loin le cap du mont Carmel, pour éviter de longer la baie profonde qui le borne au nord, reprendre le voisinage de la côte au mont Carmel et me diriger directement sur Jaffa, en serrant la côte tout le temps.

Le Cabire était capable de faire treize cents stades[1] en vingt-quatre heures, mais nos galères et surtout le gaoul, qui marchait la voile en temps ordinaire et qui était lourdement chargé, ne pouvaient prétendre cette vitesse. Avec le vent favorable qui me poussait, et dans des parages si connus, je comptais sur mille stades en vingt-quatre heures. En marchant cette vitesse, trois heures après mon départ je doublais le cap Blanc et, à la tombée de la nuit, je perdais vue de terre et je continuais ma route vers le sud-ouest. Vers le milieu de la nuit, Himilcon vint me réveiller pour me signaler le mont Carmel, dont on voyait très-bien briller les sommets escarpés aux rayons de la lune ; je fis reprendre aussitôt la direction du sud franc et, par mesure de précaution, je fis signal au Melkarth de carguer sa voile et de marcher à la rame, puisque nous allions vers la terre. Le matin, par une bonne brise, nous vîmes la côte basse et plate de la Palestine et, vers le milieu du jour, une tour élevée et des bouquets de palmiers et de figuiers sauvages nous firent reconnaître Jaffa.

Après que nous eûmes passé l’embouchure d’une rivière qui est quarante stades au nord de ce port, le Cabire alla longer la côte, les deux galères et le Melkarth restant à un stade et demi sur leurs ancres, cause du peu de profondeur des fonds.

Le port de Jaffa n’a ni bassins, ni jetée, ni môles. C’est une plage où se voient quelques cabanes et des hangars délabrés, autour d’un fortin et d’une tour en blocage que le roi David fit construire quand il se mit en relations avec les Phéniciens et que Ceux de Tyr et Sidon coupèrent pour lui des bois de cèdre et de sapin et amenèrent des trains flottés en Judée par cette voie. Une grande barque phénicienne et un assez piètre navire égyptien à proue terminée en cou d’oie étaient envasés à un trait d’arc de la plage, sur laquelle on avait tiré quelques méchants canots des pêcheurs de la Judée. Je descendis à terre dans une barque, accompagné d’Hannibal et d’Hannon, pour aller rendre visite au gouverneur, qui commandait une petite garnison dans le fortin et dans la tour. Il nous épargna le chemin, car nous le vîmes bientôt sortir lui-même de la tour, suivi d’une quinzaine d’hommes armés de lances et d’épées, portant des boucliers carrés, la taille entourée de ceintures de fil de lin, auxquelles pendait de côté la courroie terminée par une olive de silex avec laquelle on les serre. Ces hommes avaient les cheveux nattés en une foule de petites tresses, la tête nue, les pieds et les jambes chaussés de hauts brodequins lacés et la peau de panthère sur l’épaule, à la mode juive. Leur chef seul portait une cuirasse de lames de cuivre assez mal ajustées. J’allai immédiatement à sa rencontre, et à cinq pas je m’arrêtai en le saluant.

Je m’arrêtai pour le saluer.

« Homme phénicien, me dit-il en me rendant mon salut, es-tu le capitaine que doit envoyer le roi Hiram vers notre roi ?

— Je le suis, répondis-je.

— Ton arrivée m’est annoncée, ainsi que celle de tes navires. Que la paix soit avec toi. Je suis ici pour t’attendre et pour te conduire à la ville de Jérusalem. Viens présentement dans la forteresse, te rafraîchir avec tes gens. »

Enchanté de son bon accueil, nous le suivîmes à la tour, où l’on entre par une porte voûtée. Il nous conduisit à une salle haute, d’où l’on avait vue sur la mer, et fit étendre un tapis sur le pavage irrégulier de la chambre. Les murs en blocage grossier étaient nus et toute la construction fort misérable. On nous apporta aussitôt de l’eau, du pain, des figues sèches, du fromage et un peu d’assez bon vin d’Helbon, que les Juifs se procurent depuis qu’ils ont assujetti la Syrie de Damas.