Devant le cortége royal, je donnai le commandement aussitôt répété par les autres capitaines ; nos rameurs bordèrent leurs avirons et nos vaisseaux s’arrêtèrent. Les deux vaisseaux, royal et amiral, imitèrent sur-le-champ notre manœuvre.

Un ponton d’ébène s’abattit de la galère royale sur la mienne et des esclaves le recouvrirent d’un tapis bariolé. Le roi se leva et vint lui-même sur mon navire, dont je lui fis voir toutes les parties, lui montrant les deux ponts, l’arrimage des marchandises et des effets et celui de l’eau dans les grands tonneaux de terre cuite. Il visita seul l’installation de l’esclave et, avant de retourner sur son vaisseau, me fit donner, par son trésorier qui était avec lui, deux talents d’argent. Dès qu’il fut remonté sur son trône et que la passerelle fut retirée, je donnai le signal : nos cent vingt-deux rames tombèrent à l’eau en même temps, sans faire jaillir une goutte, nos fanfares sonnèrent, matelots, soldats et rameurs firent trois grandes acclamations, et du haut de mon banc je criai d’une voix forte :

« Adieu, roi ; adieu, Tyr ; adieu, Phénicie. Enfants d’Astarté, serviteurs des Cabires, en avant ! »

Nos vaisseaux filèrent rapidement et tournèrent les deux tours avancées du port de guerre, où deux guetteurs veillent perpétuellement. Je jetai un dernier coup d’œil sur les ports et le canal, scintillant de barques de parade et fourmillant de beaux habits ; je regardai l’amphithéâtre blanc de la ville coupé par les fils noirs et tortueux des rues qui serpentent ; je vis au bas le massif temple jaune de Melkarth et le noir palais amiral, au niveau de l’eau. Au loin, en haut de la ville, je vis encore scintiller la maison bariolée de Baaltis-Astarté, et derrière, le Liban, vert et noir, se découpant sur le ciel. Je reportai mes regards sur mes navires devant la proue desquels blanchissait l’écume, sur le Cabire qui coupait les flots en bondissant comme un dauphin, sur le Dagon, sur le Melkarth qui avait lâché sa remorque et qui se couvrait de toile. Je commandai de hisser les voiles de nos galères et de les tendre au vent favorable qui nous poussait vers le sud-ouest, je fis border la moitié des avirons pour reposer mes rameurs, et je m’assis sur mon banc, le dos tourné la terre, les yeux fixés sur la mer immense et brillante de soleil.

Nous étions en route pour Tarsis.

III

Comment la servante de la dame ionienne reconnut le capitaine Chamaï.