« Elle est aussi bonne que belle !

— Tais-toi, murmura Hannon. Mon devoir est de l’oublier. Que Pharaon soit heureux ! »

En ce moment, je donnai le signal, nos trompettes sonnèrent et nous montâmes sur nos vaisseaux. Celui qui monta le premier fut le pilote du Cabire, le vieux Gisgon, qu’on appelait le Celte, et aussi Gisgon-sans-oreilles ; car, ayant fait huit fois le voyage du Rhône, il avait épousé là-bas une femme celte, aux cheveux jaunes, qui l’attendait dans ses forêts, et les Sicules, dont il avait été le prisonnier, lui avaient coupé les deux oreilles. Ce Gisgon, montant donc sur la poupe du Cabire, agita son bonnet au-dessus de sa tête et, le visage riant, cria d’une voix forte :

« Allons, les vieux poissons de mer ! avec la permission du seigneur amiral, en route, vous autres ! A bord les rois de l’océan ! à bord les enfants d’Astarté ! A l’eau et en avant les Sidoniens et les Tyriens, et vive l’amiral Magon ! »

Aussitôt tout le monde se précipita sur les navires et je pris place sur le banc élevé de la poupe. Les échelles furent levées, je fis tournoyer mon pavillon pour signal, les gaffes nous repoussèrent du quai, le Cabire abattit ses vingt-deux rames et prit rapidement les devants ; l’Astarté suivit, le Dagon donna sa remorque au Melkarth qui ne pouvait hisser sa voile que hors du port, et notre flotte s’avança majestueusement hors de la foule des navires à quai, au milieu des barques et des canots qui glissaient en tous sens sur le bassin, se rendant à la fête ou revenant de l’île et du temple de Melkarth. Mille acclamations de bons souhaits et de joie nous saluèrent en même temps, quand on vit nos cent vingt-deux avirons battre l’eau en cadence, et nos trompettes, sur chaque navire, sonnèrent la fanfare du départ.

Le Cabire.

Du haut de ma poupe je dominais le pont de mes navires. Himilcon, debout à l’avant, assisté du pilote, donnait ses ordres au timonier. Hannon, à côté de moi, assistait au spectacle. Hannibal faisait suspendre les boucliers de ses hommes hors des bordages. Chacun était à son poste, y compris l’eunuque, puisqu’il avait disparu dans sa cabine. Bientôt nous passâmes l’entrée du port de commerce et les deux tours des guetteurs. Nous entrâmes dans le canal de l’île, couvert de barques tendues et pavoisées d’étoffes. Je vis le palais amiral tout pavoisé et ses terrasses fourmillant d’une foule bariolée. Je vis, au centre de l’île, les dômes et les terrasses du temple de Melkarth, peint d’ocre jaune, et la fumée bleue des sacrifices qui sortait en haute colonne de ses toits. J’entendis le bruit furieux des cymbales et des instruments qui s’en échappait. Je vis aussi la Galère amirale, précédant la Galère royale, qui venaient à nous. Sur la poupe de cette dernière était une estrade couverte d’étoffes d’or et d’argent, tellement qu’elle brillait comme si elle avait été en métal massif. Les rames étaient ornées d’un placage d’ivoire, ses voiles de pourpre avaient des broderies en fil de métal représentant Melkarth, Astarté, Moloch. Au milieu, on voyait brodé sur une voile d’hyacinthe, avec des ondulations vertes qui représentaient les flots, l’image d’Astarté protégeant les poissons contre le dieu Dagon en fureur. Sur l’avant, les musiciens vêtus d’écarlate faisaient rage. Sur le pont, de belles femmes coiffées de tiares de cérémonie et portant de triples colliers, agitaient des bâtons ornés de grelots, de flocs de pourpre et d’hyacinthe et des tambourins peints de couleurs bariolées. Sur l’arrière était assis le roi Hiram, portant un bonnet phénicien, mais la barbe frisée à la syrienne et les bras ornés chacun de deux bracelets d’or. Son trône était d’or et d’émail ; le dossier représentait un navire et les bras des dauphins. A ses côtés se tenaient son scribe et son garde des sceaux, les mains croisées, et derrière lui deux officiers portaient, l’un un parasol de pourpre frangé d’or, et l’autre l’étendard royal, qui était un grand disque d’hyacinthe où l’on voyait, en or et en argent, le soleil et les planètes et, au-dessus, le croissant de la lune.

Les gardes qui entouraient les suffètes, sur la galère amirale, avaient des casques lydiens, et des boucliers et des cuirasses d’argent éblouissants à voir au soleil.