— Et que celui qui tend un piége aux autres y tombe lui-même ! » ajouta Hannon.

Cependant tous les capitaines avaient assemblé leurs matelots et fait l’appel. La prêtresse plaçait les dieux sur chaque navire, suivant les rites. Hannibal avait partagé ses archers et hommes d’armes, en gardant dix archers et dix soldats pour notre navire. Mon hôte arrivait dans l’enceinte réservée, malgré les gardes, pour nous faire ses adieux.

« Adieu, brave Magon, me dit-il en me serrant dans ses bras. Voici un panier de gâteaux et un autre de raisins secs de Béryte, et deux outres de vrai vin de nectar que je t’apporte ; je veux que tu les acceptes ; adieu et bon voyage !

— Adieu, dit à Himilcon la femme de mon hôte, adieu, honnête pilote. Voici une outre de vin de Byblos que j’ai achetée pour toi ; je sais que c’est le vin que tu préfères.

— Merci, répondit Himilcon. De tous les vins, ce sont ceux de la Phénicie qui me sont le plus précieux. Merci, bonne hôtesse, et s’il plaît aux Cabires que je revienne, je te rapporterai des pays lointains quelque parure qui fera crever de jalousie toutes les femmes de Tyr. »

Le fils de notre hôte, jeune homme de seize ans, qui s’était attaché d’amitié à Hannon, ne pouvait se séparer de nous. Il eût voulu absolument partir aussi. Il remit à son ami un gros paquet de roseaux les plus fins, des calames pour écrire, et ils s’embrassèrent tendrement.

Il vint aussi un vieux prêtre, devant lequel tout le monde s’écartait avec respect. Ce prêtre, nommé Sanchoniaton[8], écrivait les chroniques, et les histoires du temps passé, et quoiqu’il n’eût jamais voyagé, il connaissait le monde entier. Sa science était quasi divine, et je le saluai profondément.

« Magon, me dit ce vieux, ton scribe Hannon, que j’aime beaucoup, m’a promis de mettre par écrit tout ce que vous verriez de curieux dans les pays lointains. Hannon est rempli de génie mais, par son âge, il est encore oublieux et étourdi comme une jeune chèvre. Tu le feras penser à tenir sa promesse.

— Je t’assure, bon père, dit Hannon en lui baisant les deux mains, que, pour te complaire, je contiendrai mes capricieux écarts. Les leçons que tu m’as données, je ne les oublierai pas plus que ton souvenir ; je tâcherai, par mon calame, d’être digne d’un maître comme toi, et je ferai en sorte que les Phéniciens soient informés des merveilles du monde. »

Le vieux Sanchoniaton nous bénit tous et, comme il finissait, la prêtresse d’Astarté revint de nos vaisseaux. En passant à côté d’Hannon, elle lui dit rapidement, et moi seul je l’entendis :