— Et que les capitaines de navire, en compagnie de leurs scribes, donnent des festins aux esclaves royales, ajouta Bodmilcar, en poussant du pied le psaltérion qu’Hannon avait oublié sur le coussin de la belle Ionienne.
— Absolument comme moi je trouve mauvais, répondis-je, exaspéré par l’insolence de l’eunuque et la méchanceté de Bodmilcar, qu’un eunuque syrien, un esclave, vienne se mêler de donner des avis à un homme libre, à un capitaine sidonien sur son bord, et cherche à débaucher ses passagères pour les conduire sur le navire d’un subordonné.
— Hazaël est maître de diriger les esclaves comme il l’entend, dit aigrement Bodmilcar. Il a l’ordre du roi pour cela. »
Je regardai Bodmilcar dans le blanc des yeux. Il me jeta un regard de défi.
« Oui, reprit-il, cette femme ionienne est mon ancienne esclave. Le roi l’a achetée, c’est bien ; il l’envoie au Pharaon, c’est bien encore, et je n’ai rien à y dire. Mais, comme serviteur du roi, je dois empêcher que ses présents ne changent de destination et ne s’en aillent aux mains d’un scribe quelconque.
— Et moi, répliquai-je, comme capitaine de ces navires, je dois veiller à ce que la discipline y soit observée et ce que nul ne prétende y donner des ordres en dehors des miens. C’est à moi qu’il appartient d’interpréter les commandements du roi et de juger qui a tort ou qui a raison.
— Bien dit, s’écria Hannibal. La discipline et l’obéissance doivent être observées ! Voilà qui est bravement parlé, selon les règles de la guerre et de la navigation !
— Je saurai ce qui me reste à faire, dit Bodmilcar d’une voix étranglée par la colère.
— A retourner à ton bord et t’occuper de tes matelots qui ont cinq jours à passer ici, voilà ce qu’il te reste à faire, » répondis-je tranquillement.