« Eh bien, ajoutai-je, puisque tu as compris clairement, tâche de ne pas oublier. Je te dirai de plus : celui qui, à bord d’un navire phénicien, maudit quelqu’un, est attaché au mât et reçoit vingt-cinq coups de corde. As-tu encore compris clairement ? »

L’eunuque fit signe que oui.

« Eh bien, lui dis-je, tâche de ne pas oublier non plus. Tu dois savoir qu’Abigaïl a la langue bien pendue, et que moi je ne suis par sourd. Penses-y bien ; et maintenant, lâche-le, Hannibal. »

L’eunuque rentra dans sa cabine en courbant le dos et Hannibal me quitta, enchanté.

« Nous les ferons marcher droit, sois tranquille, capitaine, me dit-il, et je ne m’y épargnerai pas. Qu’est-ce qu’un navire où on désobéit ? C’est comme une compagnie de gens de guerre où on raisonne. Ah ! ah ! mais nous sommes là, nous autres. » Le lendemain, de bon matin, je fis venir Bodmilcar.

« Écoute, lui dis-je, tu es un vieux marin phénicien. Je crains que ta passion et les mauvais conseils de l’eunuque ne t’aient tourné la tête. J’espère que quand nous serons débarrassés de lui et de cette Ionienne, je te retrouverai tel que je t’ai connu autrefois. Veux-tu me promettre de renoncer à semer le trouble ?

— Ce n’est pas moi qui le sème, répondit Bodmilcar.

— Si fait, c’est toi. Il faut me promettre.

— Je ne ferai rien pour cela, en tout cas, me dit-il, d’un air embarrassé.

— Eh bien, j’y compte, lui dis-je. Voici les dispositions que j’ai prises. Tu vas rester ici, avec le commandement de la flotte en compagnie d’Asdrubal, d’Amilcar, d’Himilcon et sous la protection des hommes d’armes. Hannibal, Hannon et moi, nous allons à Jérusalem. Tu n’auras rien à acheter en nous attendant : nous ferons les approvisionnements dans l’intérieur du pays. Tu vois que ta tâche n’est pas lourde.