Pourquoi Bodmilcar, marin de Tyr, détesta Hannon, scribe de Sidon.
En l’année troisième de son règne, Hiram[1], roi de Tyr, me fit venir, moi marin de la ville des pêcheurs, de Sidon[2], la métropole des Phéniciens[*]. Ayant appris mes voyages, et comment j’avais été à Malte la Ronde, et à Botsra[3] fondée par les Sidoniens, que les Tyriens appellent aujourd’hui Carthada[4], et jusqu’à la lointaine Gadès, sur la terre de Tarsis[5], le roi Hiram me connaissait pour un marin expérimenté. L’astre de Sidon déclinait. Tyr couvrait la mer de ses vaisseaux et la terre de ses caravanes. Les Tyriens avaient fondé la monarchie, et leur roi gouvernait, avec l’aide des suffètes[6], nos autres villes phéniciennes ; la fortune de Tyr croissait sans cesse et beaucoup de marins et de marchands de Sidon, de Guébal, d’Arvad et de Byblos se mettaient au service des puissantes corporations tyriennes.
Hiram m’apprit que son allié et ami David, roi des Juifs, rassemblait des matériaux pour construire, en sa ville de Jérusalem, un temple à son Dieu, que les enfants d’Israël appellent Adonaï ou Notre Seigneur. Il me proposa d’équiper des navires pour le compte du roi David, et de faire, à sa solde, le voyage de Tarsis, afin d’en rapporter de l’argent et des objets rares et précieux, nécessaires à l’ornement du temple projeté.
Ayant le désir de revoir Tarsis et les pays de l’Ouest, j’acceptai les offres du roi Hiram et je lui dis que j’étais prêt à partir, dès que j’aurais rassemblé mes matelots, construit et équipé mes navires.
Il me restait deux mois jusqu’à la fête du Printemps, époque de l’ouverture de la navigation. Ce temps me suffisait pour mes préparatifs ; comme le roi me demandait d’aller d’abord à Jaffa, port peu distant de Jérusalem, pour recevoir les instructions du roi David, je n’avais à m’occuper que des navires et des matelots, comptant faire les approvisionnements et recruter des gens de guerre dans la fertile et belliqueuse Judée.
Le roi fut très-content de mon acceptation. Il me fit immédiatement délivrer par son trésorier mille sicles d’argent[7] pour mes premiers frais et donna l’ordre aux gouverneurs des arsenaux de me remettre le bois, le cuivre et le chanvre que je leur demanderais.
Après que j’eus pris congé de lui, je retrouvai à la porte de son palais mon scribe Hannon et Himilcon le pilote, qui avait toujours navigué avec moi dans mes précédents voyages. Tous deux m’attendaient, assis sur le banc qui est à côté de la grande porte, impatients de savoir pourquoi le roi de Tyr nous avait fait venir tous trois de Sidon et pensant bien qu’il s’agissait de navigation à entreprendre et d’aventures à courir. A la vue de mon air joyeux, Hannon s’écria :
« Maître, le roi a dû te donner ce que ton cœur désire.
— Et que penses-tu que mon cœur désire ? lui dis-je.