— Un navire pour remplacer celui que tu as perdu sur les écueils de la grande Syrte, des marchandises pour le charger, qu’est-ce qu’un enfant de Sidon peut souhaiter de plus ?

— Tu as raison, Hannon, et nous allons tous trois au temple d’Astarté[8] remercier la déesse du bienfait qu’elle nous envoie par la main du roi et lui demander sa protection, pour bien construire les navires qui nous porteront à Jaffa d’abord et ensuite à la lointaine Tarsis.

— Tarsis ! s’écria Himilcon en levant au ciel son œil unique, car il avait perdu l’autre dans un combat ; Tarsis ! O dieux Cabires[9], vous que je contemple la nuit quand je reste assis sur l’avant de mon vaisseau, dieux Cabires qui guidez la proue des navires sidoniens, il me reste vingt sicles d’argent, je veux les dépenser à vous offrir un sacrifice. Si je puis retrouver en Tarsis le coquin qui m’a crevé l’œil avec sa lance, — maudit soit-il ! — et le chatouiller sous la côte avec la pointe d’une bonne épée de Chalcis, je vous sacrifierai un bœuf plus beau qu’Apis, le dieu des Égyptiens imbéciles.

— Et moi, dit Hannon, il me suffira de vendre aux sauvages de Tarsis assez de mauvais vin de Judée et de pacotille de Sidon et d’en retirer assez de bel argent blanc. Je me ferai bâtir un palais au bord de la mer, j’aurai un navire de plaisance en bois de cèdre avec des voiles de pourpre et je passerai le reste de ma vie en festins et en réjouissances.

— D’ici au jour où tu bâtiras ton palais, lui répondis-je, nous coucherons encore plus d’une fois sous le ciel froid de l’Ouest, et d’ici au jour où nous mangerons tes festins, nous avalerons encore plus d’un mauvais repas.

— Nous n’aurons que plus de plaisir à nous le rappeler, reprit Hannon, et d’agrément à le raconter, quand nous serons assis, dans des fauteuils ornés de peintures, une table en bois précieux entourée de joyeux convives, qui oublieront de manger en écoutant le récit des choses extraordinaires que nous aurons vues. »

Tenant ces propos, nous arrivâmes au bois de cyprès où le temple d’Astarté élève son toit couvert de tuiles d’argent. Le soleil était près de finir sa course et ses rayons obliques faisaient étinceler le sommet des colonnes peintes et chargées de dorures qui soutiennent le faîte du temple. Des essaims de colombes consacrées à la déesse voltigeaient dans le bois sacré, ou se posaient sur les barreaux dorés qui joignent les colonnes entre elles. Des groupes de jeunes filles vêtues de robes de lin brodées de pourpre et de fils d’argent, la tête couverte de longs voiles de pourpre lamée d’argent et frangée, venaient, des pommes de grenade à la main, sacrifier à la dame Astarté ou se promener dans ses jardins. De la porte ouverte du temple s’échappait, en joyeuses bouffées, le bruit des sistres, des flûtes et des tambourins que les prêtres et les prêtresses sonnaient en l’honneur de la déesse. Cette musique, se mêlant au roucoulement des colombes, aux voix et aux rires joyeux de toutes ces jeunes femmes, formait un murmure confus et doux, un murmure délicieux à l’oreille de gens de mer comme nous, habitués au grondement des flots, aux craquements du navire et au sifflement du vent dans les cordages.

J’allai avec Himilcon lire sur la tablette qui est entre les pieds d’une grande colombe de marbre, à droite de la porte d’entrée du temple, le tarif des sacrifices. Comme je venais de choisir une oblation de fruits et de gâteaux, qui ne coûte qu’un sicle, et que je me retournais pour appeler Hannon, je me heurtai contre un homme vêtu d’un costume de marine sale et râpé, qui marchait précipitamment en maugréant entre ses dents.

« Baal Chamaïm, seigneur des cieux ! m’écriai-je, n’est-ce pas Bodmilcar le Tyrien ? »

L’homme s’arrêta, me reconnaissant aussi, et nous nous jetâmes dans les bras l’un de l’autre. Bodmilcar était mon plus vieux compagnon ; il avait commandé un navire à côté de moi en maintes occasions, faisant la guerre ou le commerce. Himilcon le reconnut aussi, et tous deux nous pleurâmes à son cou, le voyant en si triste équipage.