« Quel mauvais sort as-tu rencontré, lui dis-je, que je te trouve en kitonet[10] déchiré, toi qui possédais deux gaouls[11] et quatre galères sur le port de Tyr ?

— Que le Moloch[12] confonde les Chaldéens ! s’écria Bodmilcar ; que Nergal[13], leur dieu à face de coq, les brûle et les rôtisse ! J’avais la plus belle cargaison d’esclaves que jamais gaoul tyrien ait portée dans son entrepont ; j’avais des hommes du Caucase forts comme des bœufs et des filles de la Grèce souples comme des joncs ; j’avais des cuisiniers, des coiffeuses et des musiciennes de Syrie ; j’avais des paysans de Judée habiles à cultiver le froment et la vigne....

— Où sont-ils, Bodmilcar ? interrompis-je. Combien de sicles t’ont-ils rapportés ?

— Où ils sont ? Combien ils m’ont rapporté ? Ils sont sur le marché de quelque ville des Chaldéens maudits, de l’autre côté de Rehoboth ; et ils m’ont rapporté des coups et des horions dont j’ai encore la tête endolorie et les côtes moulues. Si le suffète amiral ne m’avait donné quelques zeraas[14] pour soulager ma détresse, je n’aurais pas eu un morceau de pain à me mettre sous la dent depuis trois jours que je suis arrivé en cette ville de Tyr. J’ai les pieds engourdis d’avoir tant marché pour y venir.

— Marché ? dit Himilcon attendri. Tu n’as pas même trouvé une barque pour voyager jusqu’ici ?

— Où veux-tu que j’aie trouvé une barque, pilote, gronda Bodmilcar en colère, pour aller de Rehoboth en Phénicie ? Est-ce que les barques naviguent à travers champs à présent ? Je te dis que je reviens de Rehoboth, du pays des Chaldéens maudits ! J’avais cinq beaux navires. J’ai d’abord été à la côte, chez les Philistins, acheter quelques esclaves et puis chez les Juifs acheter du blé et de l’huile. Ensuite je m’en suis allé faire quelques échanges du côté de la Grèce. J’avais ramassé par là quelques-uns de leurs mauvais canots ioniens et j’y avais fait du butin. J’eus alors l’idée de passer le détroit et d’aller querir du fer et des esclaves au Caucase. Ma fortune était faite, et je me préparais au retour, quand aux embouchures du Phase, la côte des Chalybes, quelques dieux à moi inconnus m’envoyèrent une terrible tempête ; car ni Melkarth, ni le Moloch n’auraient pu traiter de la sorte un honnête marin de Tyr. Je parvins à sauver mon équipage et ma marchandise à deux pieds : mais la cargaison et mes pauvres navires !... Enfin je pris mon parti de me rapatrier par terre, de traverser l’Arménie et la Chaldée, me disant qu’après tout je pourrais me défaire de mon bétail humain en route. Nous étions cinquante marins bien armés pour garder quatre cents esclaves ; mais les dieux ennemis nous firent attaquer par une troupe de Chaldéens, et j’eus beau battre mes esclaves, les exhorter, les supplier, les rouer de coups, jamais ils ne voulurent se défendre. Si bien que, les deux tiers de mes matelots étant hors de combat, je fus pris avec tout mon bien. Les Chaldéens se proposaient de nous vendre au roi de Ninive, et j’eus le désagrément de faire partie de ma propre cargaison. — Et comment t’en es-tu tiré ? » dis-je à mon vieux camarade. Bodmilcar leva le pan de son kitonet graisseux et rapiécé et me fit voir un long couteau à poignée d’ivoire qui pendait à la ceinture de son caleçon.

« Les Chaldéens avaient oublié de me fouiller, dit-il, et de m’attacher. Or, la première nuit sans lune, comme je racontais aux deux coquins qui veillaient sur moi l’histoire des serpents de la Libye et des hommes de Tarsis qui ont la bouche au milieu de la poitrine et les yeux au bout des mains, et comme ils écoutaient mes mensonges bouche béante, je profitai du moment où ils étaient sans défiance pour éventrer l’un, couper la gorge à l’autre et prendre la fuite. Les niais ont perdu ma trace, si bien que me voilà, et quant à eux, que Moloch les écrase ! Mais que vais-je devenir maintenant ? Qui sait si je ne serai pas forcé de m’engager comme pilote, ou même comme matelot, sur quelque navire tyrien ?

— Non ! m’écriai-je, ami Bodmilcar, non, grâce la protection d’Astarté, qui t’envoie à moi en ce jour heureux. J’ai l’ordre d’équiper des navires pour Tarsis, je suis le chef de cette flottille, et je te prends pour mon second. Himilcon est mon pilote, tu le connais ; et voici mon scribe Hannon, qui, devant la déesse, va rédiger immédiatement l’acte qui doit être fait entre nous pour cette expédition.

— Que les dieux te protégent, ami Magon ! merci, frère ! s’écria Bodmilcar. Si les Chaldéens ne m’avaient tant battu, je leur rendrais grâce volontiers pour le plaisir qu’ils me donnent de faire ce voyage avec toi. A nous deux avec Himilcon, plaise à Melkarth que nous ayons un bon navire, et le bout du monde ne sera pas trop loin pour nous. »

Cependant Hannon, qui nous avait rejoints, tira de sa ceinture son écritoire de cuivre. Il l’ouvrit et en sortit une feuille toute blanche de papyrus d’Égypte, du noir, des calames[15], une pierre à broyer, et, s’asseyant sur les marches du temple, rédigea l’engagement qui nous liait ensemble, moi Magon comme amiral, Bodmilcar comme vice-amiral et Himilcon comme chef des pilotes. Chacun de nous cacheta de son sceau, excepté Bodmilcar, qui, en voulant machinalement prendre le sien, se rappela que les Chaldéens le lui avaient volé. Mais je lui donnai immédiatement vingt sicles pour s’en acheter un autre et s’habiller de neuf ; puis, ayant fait une oblation de fruits et de gâteaux à la dame Astarté, nous partîmes joyeusement, Himilcon et moi, pour le port de guerre, où notre navire léger, le Gaditan, nous attendait à quai.