Hannon rédigea l’engagement.
Le lendemain, de bon matin, nous nous répartîmes la besogne. J’avais le plan de mes navires dans la tête et je le dessinai immédiatement sur une feuille de papyrus. Je gardais mon Gaditan comme bâtiment léger. Je résolus de construire un gaoul, ou transport rond marchant à la voile, pour porter les marchandises, et deux barques[16] pour le service du gaoul, que son grand tirant d’eau empêche d’approcher de terre. Je choisis pour bâtiments d’escorte et de combat deux grandes galères à deux ponts et à cinquante rameurs[17], telles qu’elles viennent d’être récemment inventées à Sidon. Les Tyriens avaient déjà dans leur port de guerre trois galères amirales taillées sur ce modèle, navires rapides, tirant peu d’eau, marchant à la voile et à la rame, doublés de cuivre, armés d’un puissant éperon et propres à la bataille comme à l’exploration.
Je désignai pour matériaux le bois de cèdre pour la quille et les flancs, le chêne qui vient de Bazan, en Judée, pour la mâture et les avirons. Au lieu de faire tisser ma voilure en roseaux de Galilée, à l’ancienne mode, ou en fibres de papyrus, je pris notre magnifique chanvre de Phénicie, que les gens d’Arvad et de Tyr savent aujourd’hui si bien filer et serrer en trame solide. C’est en chanvre aussi que je décidai de faire faire tous mes cordages. Je trouvai dans l’arsenal une immense quantité de cuivre et un peu de ce bel étain blanc que les Celtes tirent d’îles lointaines du nord-ouest. Ces îles sont restées inconnues jusqu’à mon voyage, et je puis dire que par leur découverte j’ai enrichi les Phéniciens autant qu’ils le furent il y a deux cents ans par la découverte des mines d’argent de Tarsis. J’avais pensé depuis longtemps à renforcer de cuivre la quille et les flancs immergés des navires, comme on fait pour les éperons. La solidité du vaisseau est ainsi augmentée et le bois pourrit moins vite à la mer. Je résolus donc de revêtir les éperons de mes galères d’un alliage de cuivre durci par de l’étain et de doubler la quille et les flancs des quatre bâtiments avec des lames de cuivre forgé. Je renonçai au cuivre de Chypre comme étant trop mou et spongieux et à celui du Liban comme trop cassant ; le métal ferme et ductile de la Cilicie me convenait le mieux, et Khelesbaal, le fameux fondeur tyrien, se fit fort de m’en forger des plaques de trois coudées[18] de long sur deux de large.
Pour tous ces travaux, le roi avait mis deux cents ouvriers à ma disposition. Je me logeai, avec mes trois amis, dans une maison qui faisait le coin de la rue des Calfats, juste en face de l’Arsenal, pour être mieux à même d’y surveiller les travailleurs, que je pouvais très-bien voir à leurs chantiers du haut du quatrième étage que mon hôte m’avait loué. Himilcon et Hannon s’occupèrent plus spécialement de réunir les marchandises de troc, dont je fis écrire la liste par Hannon, et Bodmilcar, vaguant sur le port avec deux de mes matelots, recruta quelques bonnes acquisitions pour l’équipage parmi les gens de mer désœuvrés qu’on voyait flâner sur les dalles des quais, le bonnet sur les yeux et le nez en l’air, la recherche d’un engagement.
Le premier jour du mois de Nissan[19], vingt-huit jours après le commencement de mes travaux, comme je rentrais à la maison pour prendre le repas du soir, voilà que je trouvai tout le monde en dispute.
« Qu’y a-t-il, demandai-je en entrant, et qui sème la discorde ici ?
— Je dis à Bodmilcar, répondit Hannon, qu’il a la cervelle d’un bœuf et la bonne grâce d’un chameau de la Bactriane.
— Me laisserai-je ainsi traiter par cet adolescent ! s’écria Bodmilcar en colère, par un marin d’eau douce qui gémira comme une femme au premier coup de vent et qui pleurera en redemandant la terre ? par une tortue de jardins qui n’a jamais vu le danger et qui a vécu entre la robe des femmes et l’écritoire des bavards ?