— Sans doute, dit tranquillement Hannon, je n’ai pas eu comme toi l’avantage d’être battu par les Chaldéens et rossé par mes propres esclaves. Mais je suis dans ma vingtième année, et le jour où tu me verras avoir peur à la mer, je t’autorise à m’y jeter comme une sandale usée. J’ai déjà navigué jusqu’à Kittim[20] et jusque chez les Ioniens, dont je connais la langue mieux que toi, soit dit en passant.

— Je te défends de parler des Ioniens, cria Bodmilcar furieux, ou je te casse bras et jambes. »

Disant cela, il mit la main à son couteau ; mais Hannon, sans reculer, saisit une grande cruche qui se trouvait au milieu de la table.

Hannon saisit une grande cruche.

Ne renverse pas le nectar[21] ! exclama Himilcon, se précipitant entre eux les bras levés. Ne renverse pas ce qui reste de nectar dans cette cruche, excellent Hannon !

J’arrêtai le bras de Bodmilcar et lui fis rengainer son couteau, pendant qu’Himilcon s’emparait de la cruche de vin et allait la déposer précieusement dans un coin.

« Voyons, dis-je aux adversaires, il ne faut ni vous tailler les côtes, ni vous fendre la fête. Vous êtes Phéniciens, vous êtes marins, vous faites partie d’une même expédition sous mes ordres ; il faut vivre ensemble comme des amis, ou je me mettrai contre le premier qui troublera la paix, aussi vrai que Moloch luit sur nous. D’abord, qu’avez-vous à brouiller d’Ioniens ensemble, et qu’est-ce que les Ioniens viennent faire ici ? »

Hannon vint à moi les deux mains ouvertes, et me dit :

« Je suis fâché d’avoir fait de la peine à Bodmilcar, qui est ton ami, et qui a le pouvoir de me donner des ordres. Ce que j’en ai dit était en plaisantant.